Chronique d’un changement de civilisation

Les Temps ModernesFrédéric Ozanam se serait-il douté que le 23 avril 2013, soit deux cents ans après sa naissance le 23 avril 1813, la France allait élargir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe ? Je ne tiens pas à faire parler les morts, je ne sais pas ce qu’il aurait dit s’il avait vécu aujourd’hui…

Mais ce qui est vrai est que notre époque a une similitude avec la sienne : la première moitié du XIXeme siècle a été le théâtre d’un grand changement de société. Nous pouvons vraiment parler de “mutation sociétale”: la Révolution française et les régimes qui ont suivi ont profondément modifié les institutions politiques, l’Etat moderne s’est installé. L’économie a changé, les anciennes corporations ont disparu, l’économie est devenue totalement libre. Une autre révolution a suivi, la révolution industrielle, qui est apparue dans les années 1820-1830 et qui a bouleversé les rapports sociaux. C’est à cette époque que sont apparues les idéologies socialistes qui voulaient répondre aux changements de société de cette période.

Notre époque connaît aussi des bouleversements, notre société est en plein changement, en pleine mutation. La mondialisation, la déchristianisation, la révolution scientifique qui engendre une nouvelle révolution industrielle. Notre regard sur la vie, le monde, la société ont complètement changé. L’un des moteurs de cette mutation a été le progrès technique, ce même progrès qui a transformé l’Europe du temps d’Ozanam avec la première révolution industrielle. Le progrès impacte jusqu’à la conception de la vie. Contraception, avortement, PMA, GPA permettent de séparer totalement la procréation de la sexualité. La génétique permet de sélectionner des êtres vivants avant leur naissance, bientôt nous pourrons les cloner et pourquoi pas les concevoir dans des utérus artificiels. La révolution scientifique est en marche, nul ne sait où elle s’arrêtera… Les idées accompagnent ce progrès technique. Les idéologies nées des gender studies comme le Cyborg par exemple, en viennent à redéfinir l’homme, la femme mais aussi l’être humain. Le Cyborg, le transhumanisme considèrent que le progrès technique peut transformer la nature humaine et ainsi aboutir à un homme nouveau… Ces idées peuvent paraître farfelues, mais elles ont le vent en poupe aux Etats-Unis. Dans son livre La vie vivante, Jean-Claude Guillebaud le décrit très bien.

Nous vivons une mutation sociétale, le mariage pour tous a été une étape, les suivantes seront, sauf retournement, la PMA pour tous, puis la GPA et ensuite, quand le progrès le permettra, l’utérus artificiel.

Mais alors, que faire ? Lors de la révolution de 1848, Frédéric Ozanam a fait le constat de cette première mutation. Il a accepté les conséquences politiques du changement. Lui, qui était favorable à la famille royale légitime, a accepté la fin de la monarchie. Il a donc fait le choix de la République. Mais il a aussi constaté la montée en puissance, par son vaste nombre, de la classe ouvrière. Il a donc appelé à se tourner vers eux. Il l’a affirmé dans un célèbre texte publié en 1848 dans le journal “Le Correspondant”. “Passons aux barbares !” était le titre audacieux d’un papier qui fit sensation… et qui fit grincer bien des dents. Ozanam faisait dans ce texte le constat de la chute d’une société et il comparait cette chute à celle de l’Empire Romain. Il appelait à ne pas regarder vers un passé glorieux, à ne pas chercher à revenir en arrière mais au contraire à être acteur du changement en nous tournant vers le peuple, comme l’Eglise s’était tournée vers les barbares après la chute de l’Empire. Le baptême de Clovis en est le couronnement : les germains devenus chrétiens ont permis à un nouveau monde de voir le jour. Ozanam considérait que les chrétiens, et la France, devaient se tourner vers les ouvriers, écouter leurs besoins, leurs demandes et les faire participer au pouvoir politique. La chute de la monarchie devait, selon lui, permettre l’installation d’une république démocratique reposant sur le suffrage universel, mais aussi sur des lois sociales permettant aux ouvriers d’êtres considérés comme des partenaires et non des machines vivantes. L’Eglise devait visiter les ouvriers, les évangéliser, les intégrer pleinement. Ozanam avait vu leur misère mais aussi leur manque de formation religieuse. Par son activité de vincentien, il les visitait, les aidait, et il avait un rapport amical avec eux. Il vivait dans sa vie cette alliance avec les ouvriers.

Ozanam a vécu exactement ce que le Pape François nous appelle à faire aujourd’hui : aller à la périphérie, loin du centre, loin des sommets du monde.

Aujourd’hui, l’Eglise qui est en France prend le chemin de la périphérie et cela sans le chercher car la société nouvelle nous y conduit. La société est de plus en plus déchristianisée, la République n’a plus de référence commune avec la foi chrétienne. Les idées nées des gender studies ont remplacé une anthropologie classique, l’éthique minimaliste chère à Ruwen Ogien a remplacé le Droit naturel… Hommes et femmes deviennent interchangeables, la filiation va bientôt faire abstraction des liens biologiques. Dans peu de temps, nous n’allons plus nous reconnaître dans cette civilisation.

Mais devant ce grand changement, cette grande mutation, que devons nous faire ? Devons nous succomber à la nostalgie comme les catholiques ultra-conservateurs à l’époque d’Ozanam ? Ou au contraire tenter de répondre aux enjeux d’aujourd’hui avec les réponses d’aujourd’hui ?

Ma conviction est que nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle. De grandes forces sont en mouvement pour mener cette mutation dans la direction qu’elles souhaitent, mais d’autres forces se sont récemment déployées. La Manif pour tous a été un surprenant mouvement populaire. Les Veilleurs se sont révélés comme une puissante vague non-violente. L’opinion publique elle-même est de moins en moins favorable à ces réformes de société.

Parmi ces démarches, il y en a une qui retient mon attention : le lancement du courant “écologie humaine” par Tugdual Derville. Cette démarche est métapolitique, au dessus des partis, et elle repose sur une réflexion autour de la mutation sociétale que nous vivons. Cette mutation pose des questions écologiques : la nature de l’Homme, la différence des sexes et l’impact de la technique sur notre vie. L’écologie humaine prolonge l’écologie environnementale avec des questions touchant la personne humaine. Ce courant veut donc poser une réflexion sur cette grande mutation et il vise juste car ce changement de civilisation est justement au coeur du sujet. Une démarche nouvelle, pour un monde nouveau…

La mutation est bien réelle, l’ancien monde s’en est allé, mais le nouveau monde est à construire et il ne ressemblera pas forcément à celui que les tenants des gender, cyborg et autres transhumanismes veulent mettre en place. Tout dépendra de nous.

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9 réflexions au sujet de « Chronique d’un changement de civilisation »

  1. Merci pour cette interpellation :
    « La mutation est bien réelle, l’ancien monde s’en est allé, mais le nouveau monde est à construire et il ne ressemblera pas forcément à celui que les tenants des gender, cyborg et autres transhumanismes veulent mettre en place. Tout dépendra de nous. »

  2. J’aime beaucoup votre texte, Charles. On y sent une indignation en voie de se transformer en énergie qui prend en compte la réalité telle qu’elle devient, sans jamais s’y réduire ni s’y soumettre entièrement. Le parallèle avec Ozanam, que vous connaissez si bien, me paraît instructif et inspirant. Et cette résistance sereine qui se lève me semble également porteuse de fruits que seul un dialogue sincère et ininterrompu avec le monde peut produire. Ainsi donc, choisir l’humain avant tout, n’est-ce pas le choix qu’il nous reste à faire, nous chrétiens?

    • Tout à fait Jocelyn, nous sommes là pour choisir l’humain et témoigner de l’amour et de la paix. Hier soir j’ai participé à la Veillée après la Manif. C’était très fort et très beau. Il y a dans cette démarche quelque chose qui nous dépasse et qui portera des fruits. Il nous faudra du temps, mais c’est bien normal car nous nous situons sur le long terme. Merci pour votre commentaire !

  3. Ping : Frédéric Ozanam : la charité, la justice et la lutte des classes | Rue de Vaugirard

  4. Vos premières lignes « Frédéric Ozanam se serait-il douté que le 23 avril 2013, soit deux cents ans après sa naissance le 23 avril 1813, la France allait élargir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe ? Je ne tiens pas à faire parler les morts, je ne sais pas ce qu’il aurait dit s’il avait vécu aujourd’hui… »
    me donnent envie de répondre quand même, comme l’a fait Charles Mercier lors du Colloque de la place d’Iéna du 20 avril sur Frédéric Ozanam à une personne qui posait presque la même question « qu’est-ce qu’il aurait dit ? »:
    « Respecter et écouter ceux qui pensent autrement, être médiateur, « celui qui rapproche les âmes ».
    (Je ne retrouve plus l’exacte citation ni sa référence mais le sens est respecté)

  5. ( suite) Voici une des citations exactes à laquelle je me référais de mémoire dans mon message d’hier :
     » Ah ! quelle époque orageuse mais instructive ! Nous y périrons peut être, mais ne nous plaignons pas d’y être venus. Apprenons-y beaucoup. Apprenons-y principalement à défendre nos convictions sans haïr nos adversaires, à aimer ceux qui pensent autrement que nous, à reconnaître qu’il y a des chrétiens dans tous les camps et que Dieu peut être servi aujourd’hui comme toujours ! Plaignons-nous moins de notre temps et plus de nous-mêmes : soyons moins découragés, mais soyons meilleurs ». (Lettre à Alexandre Dufieux, 9 avril 1851 dans tome IV édition critique des lettres, n°1069, p. 269)

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