Frédéric Ozanam, historien

Ozanam« Pendant que les catholiques s’arrêtaient à la défense de la doctrine, les incroyants s’emparaient de l’histoire. (…) Il nous faut reconquérir ce domaine qui est à nous, puisque nous le trouvons défriché de la main de nos moines, de nos bénédictins, de nos bollandistes[1]. Ces hommes pieux n’avaient pas cru leur vie mal employée à pâlir sur les chartes et les légendes. (…) je veux montrer le bienfait du christianisme dans ces siècles mêmes dont on lui impute les malheurs.[2] » 

Ainsi parlait Frédéric Ozanam en ce vendredi saint de l’année 1851, dans l’avant propos de son cour sur la civilisation au Vème siècle. Dans ce long texte introduisant son enseignement à la Sorbonne, Frédéric Ozanam nous délivre un émouvant testament spirituel et intellectuel. Spirituel, car il y relate son adolescence difficile, où il avait perdu la foi, et sa conversion grâce à l’abbé Noirot. Intellectuel, car il nous livre les raisons profondes de son travail universitaire, de sa double vocation de chercheur et d’enseignant. 

Raisons profondes de son travail de professeur d’université, de professeur de Lettres, mais surtout, origine d’un travail bien précis : une importante « histoire de la civilisation aux temps barbares » partant de la chute de l’Empire Romain à la fin du treizième siècle, plus précisément jusqu’à Dante qu’il considère comme le plus « digne représentant de cette grande époque ».

Cette grande œuvre du professeur Ozanam est au cœur de sa quête intellectuelle et spirituelle comme le souligne son avant propos. Il veut à travers cette histoire médiévale présenter le lent et colossal travail de l’Eglise pour civiliser les peuples dit barbares. Il veut montrer que le moyen-âge n’est pas un âge des ténèbres, mais un âge où une brillante civilisation s’est construite sous le signe de la foi : « Toute la pensée de mon livre est de montrer comment le christianisme sut tirer, des ruines romaines et des tribus campées sur ses ruines, une société nouvelle capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le beau[3]. » Malheureusement, la mort l’a surpris deux ans plus tard et il ne put achever cette œuvre. Il ne termina que La civilisation au Vème siècle, première partie de ce travail qui a été publiée après sa mort et préfacée par son ami Jean-Jacques Ampère[4].

Mais d’où lui est venue cette vocation d’historien du christianisme ? Pourquoi a-t’il choisi ce sujet du moyen-âge ?

Pour comprendre cela, il faut remonter à son adolescence, lors de sa conversion. Dés 1829, il affirme vouloir se « consacrer à la propagation de la vérité » après « avoir eu le bonheur de la connaître au milieu des doutes dont mon esprit et ceux de mes jeunes amis avaient si cruellement souffert ». Etudiant en droit, surtout par décision de son père, il a été confronté, à l’Université de Paris, a l’anticléricalisme de ses professeurs. Voltairiens, rationalistes, ceux ci ne manquaient pas d’agrémenter leurs enseignements de propos hostiles à l’Eglise ou à la foi. Et il était un terrain de prédilection où ces professeurs attaquaient régulièrement les chrétiens : l’Histoire. Reléguant le moyen-âge à une époque barbare, passant sous silence l’œuvre de l’Eglise, insistant sur des faits comme l’inquisition, brocardant des hommes comme Saint Thomas Beckett, encensant le philosophe Francis Bacon, ou encore qualifiant, comme Voltaire le disait, la Divine Comédie de Dante de « poème monstrueux », le climat de l’Université était donc loin d’être favorable à la foi chrétienne…

C’est au sein de la Conférence d’Histoire, groupe d’étudiant réalisant des travaux historiques, qu’Ozanam et ses amis chrétiens répondront aux arguments de leurs professeurs. La Conférence est une institution, parallèle à l’Université, mise en place par des laïcs catholiques dans un but d’évangélisation par la culture. Elle comprend une quarantaine de personnes et autant de chrétiens que de non-croyants. Ici, Frédéric s’est s’illustré par la qualité de ses travaux historiques et déjà on voit son intérêt pour l’histoire des religions avec son étude : « Histoire abrégée des idées religieuses dans l’Antiquité ». Il a étudié aussi les religions orientales, ce qui l’a mené à apprendre la langue sacrée de l’hindouisme : le Sanskrit. En 1836, il a publié un essai historique: Deux chanceliers d’Angleterre, Bacon de Verulam et Saint Thomas de Cantorbery, livre remarquable de précision qui annonce déjà sa ligne directrice, celle de la présentation d’un christianisme civilisateur.

Inutile de rappeler que se sont ses amis de la Conférence d’Histoire qui ont été les premiers vincentiens[5] et que la Conférence Saint Vincent de Paul, fondée en 1833, tient son nom de cette institution. Mais bien qu’il reconnu que sa démarche intellectuelle était vide si elle n’était pas accompagnés d’actes de charité, il est resté un intellectuel et il a continué ses études historiques.

C’est justement à un carrefour de sa vie que Frédéric a fait un choix décisif en faveur de l’enseignement de la recherche en histoire. Après son doctorat de Droit, il devint avocat à Lyon. Il découvrit très vite que ce métier n’était pas sa vocation. Il estimait que c’est une profession où règne l’art de la « chicane » où il faut « demander 209 francs de dommages-intérêts quand on en veut 50 ». Les juges eux même estimaient qu’il n’était pas fait pour ce métier et lui disaient « vous êtes trop timide [6]». Il faut préciser que Frédéric a embrassé la carrière d’avocat contre son gré. C’est son père qui lui a imposé ce métier…

Néanmoins, malgré ce souci d’orientation, Maître Ozanam a été un bon avocat, et même un avocat de génie : du haut de ses 26 ans et de sa timidité, il a sauvé la tête d’un de ses clients, un sourd muet accusé de meurtre[7] ! Un procès d’assises particulièrement épuisant, selon ses propos, qui lui a valu nombre de félicitations. On peut regretter que les minutes du procès ne soient pas conservées aux archives départementales du Rhône…Cela aurait inspiré un roman policier que Georges Simenon, John Grisham ou d’autres maîtres du « polar » n’auraient pas reniés.

Fréderic s’est alors s’orienté vers l’enseignement. D’abord l’enseignement du Droit avec l’obtention d’une chaire de droit commercial en 1839. Son cours de droit commercial est resté célèbre. Parallèlement à son métier d’avocat, il a obtenu un doctorat de lettres avec une thèse sur « Dante et la philosophie catholique » en 1839 également. C’est ce diplôme et le concours de l’agrégation des facultés de Lettres qui lui a permis de s’éloigner du Droit et d’enseigner à la Sorbonne dès 1841. Dès lors Ozanam pouvait vivre pleinement sa double vocation : celle d’enseignant et de chercheur en lettres, et donc en histoire car sa démarche d’étude d’une langue ne se sépara jamais, bien au contraire, de l’étude d’une civilisation. Selon lui, les œuvres littéraires sont envisagées comme des témoins et des produits de la société.

A travers sa thèse sur Dante, nous voyons déjà une partie de son projet d’étude de la civilisation aux temps barbares citée plus haut. Ses autres livres d’historien furent toujours dans cette même ligne : Etudes Germaniques en 1847 et 1849, Les poètes franciscains en Italie au treizième siècle publié en 1852. Et ce fût aussi le cas de ses cours à la Sorbonne et de ses libelles : En 1845-46 il consacra ses cours à la littérature anglaise, puis en 1852 il fît un voyage en Espagne qui lui inspira un récit : « Pèlerinage au pays du Cid ».

Frédéric Ozanam avait une vision spécifique de la science, des lettres et de l’histoire. Il était un ardent défenseur de la science chrétienne, d’une étude des lettres incluant l’histoire et d’une histoire religieuse honnête et au service de la vérité. Il aborda dans ses cours des sujets polémiques comme le rôle des moines dans la société où l’histoire de la papauté. Mais il le faisait sans créer de scandale, en l’intégrant dans son enseignement. Il exerça ainsi un apostolat intellectuel important qui marqua durablement ses étudiants et les générations suivantes. N’est-ce pas Ernest Renan lui-même, malgré son athéisme profond, qui a dit : « Que nous aimions Ozanam ! »

La vocation d’Ozanam est toujours d’actualité. Aujourd’hui, combien de fois entendons-nous des propos réduisant le Moyen-âge à une époque barbare ? Combien de fois le rôle de l’Eglise est-il caricaturé ? La vérité historique est souvent plus complexe et moins manichéenne, et de nombreux historiens contemporains ont repris le flambeau de Frédéric, on peut citer par exemple Régine Pernoud[8], ou le non-chrétien Jacques Le Goff[9].

Les mêmes problématiques se posent aussi avec l’Histoire contemporaine. Beaucoup de raccourcis absurdes sont fait au détriment de l’Eglise. Et aussi beaucoup de belles choses ne sont pas assez souvent dites.

Donc aujourd’hui, plus que jamais, l’exemple de l’historien Ozanam est d’actualité et nous aussi devons « reconquérir ce domaine qui est à nous ».


[1]    Membres de la Sociétés des bollandistes, fondée au XVIIème siècle aux Pays Bas par le jésuite Jean Bolland. Les bollandistes ont pour mission d’écrire des vies de saints particulièrement rigoureuses. La Société existe encore de nos jours et leurs archives sont parmi les plus précieuses en Europe.

[2]    Frédéric Ozanam, Avant-propos de la civilisation au Vème siècle, 18 avril 1851.

[3]    Idem, p 1.

[4]    Fils du physicien André-Marie Ampère.

[5]    Nom des membres des conférences de Saint Vincent de Paul.

[6]    Lyon, 9 avril 1838, Lettres, n°173.

[7]    Procès du 9 mars 1838. Lyon, 22 mai 1838, Lettres, n°176.

[8]    Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen-âge ! Paris, Seuil, 1977.

[9]    Jacques Le Goff, Un autre Moyen-âge, Paris, Gallimard, 1999.

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