Nostalgie vincentienne

Un récent billet sur le blog de Dopamine, « une catho à l’hosto », m’a beaucoup interpellé. Il parle de la mort d’un SDF, Dimitri, qui venait souvent aux urgences de l’hôpital où elle est externe.

En lisant cet article, je me suis rappelé d’une activité que je faisais il y a quelques années. J’exerçais comme bénévole à la Société de Saint Vincent de Paul : j’étais un « vincentien » (prononcez « vincenssien »).

L’histoire de Dimitri m’a rappelé les permanences d’accueil dans les souterrains d’une grande église parisienne. Elle m’a rappelé les maraudes dans les rues de la rive gauche, sous les ponts du métro aérien, dans les recoins de la gare Montparnasse. Elle m’a rappelé les repas, les réveillons du nouvel an passés avec eux.

Elle m’a rappelé ce temps passé avec les personnes sans-domicile-fixe.

Je me suis rappelé de ces moments où nous étions avec eux, parmi eux, un tout petit moment toutes les semaines.

Le service offert par le centre d’accueil était minime : un café, la possibilité de prendre une douche, de faire une lessive… Mais il était essentiel pour eux : il les aidait à maintenir un lien social.

Autour d’un café, je discutais avec eux. De tout, de rien. Ils lisaient le journal et on parlait de l’actualité. Ils avaient toujours quelque chose à dire, toujours quelque chose à transmettre. Talents cachés, histoires riches, tous étaient des personnages sympathiques, originaux que l’on aurait pu croiser dans un Nestor Burma ou dans un chapitre des Mystères de Paris. Ils savaient tout ce qui se passait dans les quartiers, ils étaient incollables sur l’univers des rues de la capitale.

La rue est un vaste monde.

Chacun avait son talent. L’un avait fait du théâtre d’improvisation, l’autre avait été metteur en scène. Un autre s’infiltrait dans toutes les réceptions et se faisait prendre en photo avec les « VIP ». Nous avions aussi nos raconteurs de blagues, nos philosophes, nos poètes… J’ai énormément reçu d’eux. Ils m’ont appris beaucoup de choses.

La règle d’or était de discuter avec eux sans leur poser des questions sur leurs malheurs, sans jugement, sans misérabilisme et sans « chercher à les aider malgré eux» de façon trop insistante. Exercice difficile, mais nécessaire : devant cette souffrance il faut faire preuve de prudence. Une blessure peut très vite arriver et rompre la confiance indispensable au rétablissement du lien social… car qu’est-ce que le lien social ?

Un lien d’amitié, donc un lien d’égal à égal.

Le risque d’une action caritative est d’entrer dans une forme de condescendance, d’inégalité. Il y aurait derrière un comptoir « quelqu’un de bien », une « âme charitable », qui rendrait un service, ferait une bonne action, en faveur d’un « pauvre malheureux »…sans lui parler, sans s’abaisser à lui, bien tranquille derrière cette barrière sociale que serait ce comptoir. Le pauvre aurait ainsi eu son café, mais il n’aurait pas eu de lien, et ainsi il resterait enfermé dans le monde des pauvres et le bénévole dans le monde des « gens biens ».

Je dis ça sans jugement. Il n’est pas aisé de s’approcher d’un SDF puant et sale. Mais faire un pas, juste un pas, vers lui en vaut vraiment la peine.

L’égalité n’est pas un vain mot, ce n’est pas un slogan idéologique ou un discours démagogique. Vivre dans une relation d’égal à égal permet de s’ouvrir pleinement à l’autre, d’entrer en relation avec l’autre. Une relation fraternelle, parce qu’égale et libre.

Le bienheureux Frédéric Ozanam, est le co-fondateur de la Société de Saint Vincent de Paul. En 1833, à vingt ans, il a contribué à mettre en place la première conférence de charité. Le but était de permettre à de jeunes catholiques de vivre concrètement la charité chrétienne. Mais cette œuvre ne devait pas tomber dans le piège de la condescendance. Pour éviter cette chausse-trappe, les premiers vincentiens ont inversé le mode de fonctionnement des actions caritatives de leur temps. Alors que les pauvres allaient au domicile des riches pour recevoir de la nourriture, Ozanam et ses amis allaient directement chez les pauvres, au cœur des faubourgs mal famés de Paris… Ces quartiers sont très bien décrits par Victor Hugo dans Les Misérables.

Discrètement, sans humilier les gens qu’ils visitaient, les vincentiens leur venaient en aide et cultivaient librement une relation d’égalité et de fraternité. C’est de cette expérience auprès des plus démunis qu’Ozanam à nourri sa vision d’une société fraternelle…d’une démocratie chrétienne. Il le disait lui-même : « Au fond la devise de la République: liberté, égalité, fraternité, c’est l’Evangile même».

Frédéric Ozanam a été béatifié en 1997 à Paris lors des Journées mondiales de la jeunesse. Jean-Paul II nous l’a présenté en exemple à suivre et, en même temps, il nous a exhorté à construire la civilisation de l’amour.

La civilisation de l’amour commence au quotidien, auprès des autres, dans une relation simple, égale comme l’est l’amitié.

La Société de Saint Vincent de Paul m’avait permis de vivre cela et je dois vous avouer…cela me manque.

Publicités

4 réflexions au sujet de « Nostalgie vincentienne »

  1. Ping : Nostalgie vincentienne

  2. Merci pour ce beau témoignage. Vincentien aussi, c’est auprès des familles en très grande difficulté que nous agissons, ou essayons d’agir et surtout que nous sentons combien ces familles nous apportent. Nous voudrions pouvoir leur donner autant qu’elles nous donnent. Nous prenons conscience de la « richesse de la pauvreté », selon le mot de Sœur Emmanuelle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s