Quand un résistant chrétien parlait de Jeanne d’Arc

Aujourd’hui, deuxième dimanche de mai, nous fêtons sainte Jeanne d’Arc. Une figure émouvante, belle, célébrée dans l’histoire autant par les chrétiens que par de nombreux patriotes non-chrétiens. Hélas, elle a trop souvent été récupérée par des mouvements défendant des idées…très éloignées des siennes.

Je ne tiens pas à revenir sur l’exploitation de l’image, du symbole, de Jeanne. Je tiens juste à vous rapporter un très beau texte écrit par un jeune résistant catholique, Gilbert Dru, il y a soixante-dix ans, en mai 1942. Gilbert Dru était un des responsables de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) dans la région lyonnaise. Etudiant en lettres, il participa à la résistance au nom de sa foi et fut un des animateurs de la résistance chrétienne dans le Sud-est. Il était dans le groupe des « cahiers du témoignage chrétien », revue clandestine de résistance fondée en 1941 par le père Chaillet. Démocrate-chrétien convaincu, Dru a été un des inspirateurs du Mouvement républicain populaire. Il a été fusillé par les nazis le 27 juillet 1944, à Lyon sur la place Bellecour. Il avait 24 ans.

Gilbert Dru était outré de la récupération de Jeanne d’Arc par le régime de Vichy. Il décida d’écrire un texte très critique dans « les cahiers de notre jeunesse », revue officielle de la JEC. Cet article fut censuré…

Le voici :

Jeanne d’Arc

J’entends les leçons prodiguées à l’occasion de la fête de Jeanne d’Arc : Pureté, Jeunesse, Amour, Foi, Héroïsme…et ces mots récités, et si pleins qu’ils soient d’une réalité exaltante, me semblent aujourd’hui une sorte de trahison.

De toute cette débauche d’images sonores, une phrase me suffit, lancée ce matin par le haut-parleur sur les foules assemblées, que je recueille pour méditer ce soir sur Jeanne :

Credo du Français 

Je crois dans le peuple de France,

Je crois dans la loyauté de sa certitude,

Quand il préfère le risque des combats

Au sacrifice de sa Liberté.

Avons-nous donc peur de regarder en face l’exemple de cette fille de France, pour nous réfugier ainsi dans les abstractions, dans une vague célébration qui n’engage à rien ? Avons-nous peur d’accueillir le message, qui nous contraint, qui nous force à nous reconnaître, qui nous force à renaître ?

Serions-nous capables de reconnaître Jeanne ? Au-delà de l’hommage extérieur, à celle qui, en une heure réellement désespérée, sauva la Patrie, c’est la question qui s’impose, première, impérieuse, et c’est dans sa réponse seule qu’est inscrite notre vie…ou notre mort.

Si Jeanne n’eut pas été reconnue…

On n’attendait même plus le miracle dans ce pauvre royaume, occupé aux trois-quarts, affamé par la guerre, déchiré par la trahison.

D’un côté l’ennemi victorieux, souverain au Nord et jusqu’en Guyenne par l’agrément d’une reine renégate, fort du ralliement du parti bourguignon, accueilli par les grands et les humbles comme le restaurateur d’un ordre troublé depuis de longues années.

En face, le petit roi, qui règne encore à Bourges, la capitale ridicule, chaque jour plus abandonné, plus impuissant à arrêter la dissolution de la Nation morcelée.

Et la pression anglaise se fait plus pesante. Il faut en finir avec le coin de France libre qui, repoussant encore les sollicitations des traîtres tout-puissants se refuse à ratifier le traité infâme.

A quoi bon se raidir, poursuivre une lutte impossible ? L’obsession du salut matériel -le terrible primum vivere– grandit à la cour autour du roi irrésolu et chancelant. L’échéance semble proche.

C’est alors que Jeanne se présente, ultime voix de la Patrie, choisie par Dieu pour affirmer : « La France ne renoncera pas ! »

Rien ne peut contre cette foi.

Ni la sagesse des vieux généraux, ni le réalisme des conseillers, également résignés à ce qu’ils appellent l’inévitable. Jeanne ignore les calculs politiques ou militaires ; au-dessus de tout cela, contre toutes les évidences, il y a la France qui ne peut périr. Ni même les intrigues des complices. Jeanne vient apporter la fidélité.

Folie. Miracle. Pourquoi ? La seule folie, c’est le sursaut que ce regard éveille en l’âme des fidèles. Le seul miracle, c’est la France reconnue en Elle.

La Patrie retrouvée, l’épopée commence, la marche triomphale vers la libération. A travers les lâchetés renaissantes, les complots, les abandons, la France va suivre la route tracée, toute droite.

D’abord Reims. C’est la grande vérité, l’éternelle leçon. La France doit revenir d’abord au lieu de son baptême, pour la purification nécessaire, la consécration nouvelle. Première étape, décisive, vers la reconstruction nationale. Sommet de la mission de Jeanne.

Paris ensuite. Ce serait là le couronnement, le succès final. Mais la timidité, l’incompréhension sont toujours là, entre la France et son destin. C’est Compiègne et la capture : l’échec.

Triomphe des sages et des réalistes. Il ne fallait pas, par un orgueil immense, tenter l’impossible. Mais il fallait que Jeanne échouât pour affirmer que le succès humain n’est pas tout, que le juste combat d’une nation pour son indépendance assure son salut, quelle que soit l’issue immédiate.

L’échec de Jeanne, voila bien le couronnement de sa mission. La lâcheté, la trahison pourront compromettre l’œuvre entreprise ; la France, levée à l’appel de Jeanne, la suit sur le bûcher, et c’est de ce sacrifice suprême que va naître la résurrection.

Quelques mois plus tard, le roi est à Paris ; la France reprend dans le monde la place marquée par la Providence. La présence de Jeanne est la plus solide des certitudes.

Il est vain de rechercher de fausses analogies, d’ailleurs décevantes, d’imaginer une quelconque solution humaine.

La Patrie sera sauvée, la Patrie est sauvée, si assez de Français savent reconnaître, eux, l’appel de Jeanne.

Mai 1942

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