L’esprit des abîmes

L’esprit gaulois est friand des exceptions, surtout quand elles sont françaises. Se démarquer du commun des nations est sans doute à l’origine de grandes fiertés … mais aussi de funestes désastres. C’est ce que m’inspire la situation des catholiques français dans notre vie politique…et qu’illustre, malgré lui, le brillant Ambrogio Riva dans son terrible texte « L’Esprit du Ralliement »

Quelle belle plume ! Dommage qu’elle serve à dénigrer la plus grande occasion perdue des catholiques de France : le Ralliement de 1892. 

Oui c’est dommage ! Le Ralliement a peu été suivi par des catholiques trop sclérosés dans la Contre-Révolution, trop divisés entre différentes factions, et trop frileux devant les urnes. 

Qu’ont-ils imaginé pour diaboliser la courageuse décision de Léon XIII ? Certains parlaient d’obscures conspirations, forcément maçonniques, ayant substitué un sosie en tablier en lieu et place du souverain pontife… L’épouvantable description du Cardinal Rampolla que nous donne Riva est hélas dans la même veine…Cent-vingt ans plus tard nous voyons que cette attitude conspirationniste perdure…il faut croire que justifier le rejet d’une décision papale par la fable d’un secrétaire d’état franc-maçon est la meilleure recette pour soulager une conscience ultramontaine en désaccord avec Rome… 

Mais quand verrons-nous le Ralliement tel qu’il est : une décision de bon sens. 

Si les catholiques s’étaient massivement ralliés, ils auraient raflé la majorité du Parlement sans grandes peines… Et nous aurions échappé à la crise anticléricale qui a précédé 1905 et, peut-être, une monarchie constitutionnelle aurait été instaurée… Riva reconnaît que c’était le plan du Pape, mais il oublie de mentionner que l’échec de ce plan est dû…au refus du Ralliement par les cathos français ! 

Au lieu de ça qu’avons-nous eu ? Une division des catholiques. Un grand nombre est resté enfermé dans un monarchisme contre-révolutionnaire avec une grande pratique de l’abstention. D’autres ont rejoins différents courants nationalistes pendant que quelques-uns tentaient de vivre pleinement le Ralliement par la Démocratie chrétienne… que Riva qualifie d’abîme… 

Mais, dans cette histoire, quelle attitude nous plonge dans un abîme ? Certainement pas la Démocratie chrétienne qui a voulu évangéliser la République et faire entrer la France dans une nouvelle ère. Non, ceux qui ont poussé les cathos dans le silence des abysses sont ceux qui, en refusant tout compromis avec le monde moderne, se sont bouchés les yeux et les oreilles devant le message du Pape. 

En refusant la République ils ont renoncé au pouvoir en le laissant aux anticléricaux. En refusant leur siècle ils ont hérité de la marginalisation des catholiques. La Démocratie chrétienne est née en France…Mais elle n’y a pas prospéré. Seul le Gaullisme a été un intermède chrétien…Mais les cathos les plus droitiers (et certains de gauche) ont vite conspué le Général. 

Dans les autres pays nous n’avons pas eu une telle situation : En Italie, les catholiques ont mis en place, en 1945, la République. La Démocratie chrétienne a régné pendant cinquante ans, elle a reconstruit le pays après la catastrophe fasciste. Son fondateur, de Gasperri est en cour de béatification. Malgré une fin désastreuse avec Andreotti et l’opération Mani Pulite, la DC a eu un bilan plus qu’honorable et son influence culturelle demeure en Italie : les catholiques continuent de participer au pouvoir et ce sont eux qui sont les plus représentés dans le gouvernement Monti. Les catholiques italiens sont dans leur siècle, ils n’ont pas peur de la politique ni du pouvoir…Et ça marche ! 

Nous pourrions dire la même chose de l’Allemagne avec la CDU, de l’Espagne avec le PP, des Etats-Unis où ils sont présents historiquement au Parti Démocrate et plus récemment au Parti Républicain…la liste des pays où les cathos sont en phase avec les réalités politiques est longue, mais la France n’en fait pas partie. Nous préférons appeler à voter blanc, à nous abstenir ou parfois nous enfermer dans l’extrême droite au nom d’une lecture ultra réductrice des « PNN », ou de quelques rêveries contre-révolutionnaires… Quelle pathétique exception française… 

L’abîme, c’est le dénie de la réalité, pas la Démocratie chrétienne ! 

Il serait grand temps que nous le comprenions à cette heure où, une fois de plus, les chrétiens se divisent et s’éloignent du pouvoir…en ouvrant involontairement un boulevard à une gauche acquise aux « nouvelles mœurs ».

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3 réflexions au sujet de « L’esprit des abîmes »

  1. L’un des partis politiques des « ralliés » était l’Action Libérale Populaire (ALP), dont les principaux dirigeants étaient Jacques Piou et Albert de Mun.

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