Gaullisme et Démocratie-chrétienne

Les relations entre Gaullisme et Démocratie-chrétienne sont au centre de la question sur l’échec du MRP. Comme nous l’avons vu précédemment il y avait une réelle proximité entre le MRP et le Général de Gaulle. Mais alors, comment peut-on expliquer ces différentes ruptures qui ont perturbé les électeurs du MRP au point d’empêcher la formation en France d’une grande Démocratie-chrétienne comme en Allemagne et en Italie ? Joseph Fontanet, un grand démocrate-chrétien, cadre du MRP, ministre du Général lors de l’alliance entre celui-ci et le MRP en 1958, aétudié cette question et nous a laissé un texte très intéressant : « Gaullisme et Démocratie chrétienne » publié en 1976 dans les Etudes gaulliennes, puis dans France Forum. Après 1969, Fontanet a participé aux gouvernements Chaban-Delmas et Messmer. Il était favorable à l’alliance entre les centristes ex-MRP et les gaullistes, et il a soutenu la candidature de Jacques Chaban-Delmas aux présidentielles de 1974… à la différence de Jean Lecanuet, hostile aux gaullistes et partisan de Valéry Giscard d’Estaing. Avec un regard bienveillant, libre, il compare ces deux familles de pensées…et aborde la question de leurs divergences, mais aussi de leur proximité. Malgré des différences notables, Gaullisme et Démocratie-chrétienne sont, selon-lui, liés et complémentaires. 

Fontanet met l’accent sur l’attirance du MRP pour de Gaulle à la Libération. Les liens tissés au sein de la Résistance, une conception économique et sociale très proche (voire identique selon l’auteur), tout faisait du MRP le parti le plus gaulliste : le parti de la fidélité comme le qualifiait Maurice Schumann à la Libération. Mais l’alliance entre le MRP et de Gaulle s’est heurtée à différents écueils qui ont rendu difficile la coopération. 

En premier, Fontanet considère qu’ils avaient deux conceptions différentes de la conduite de la vie politique. Le Gaullisme défendait la personnalisation du pouvoir avec l’idée d’un leader lié directement au peuple par le suffrage universel. Nous retrouvons ici l’idée de rassemblement de la nation autour d’un chef charismatique « bousculant les routines, les procédures artificielles, les chapelles factices ». Les Démocrates-chrétiens ont une vision autre : attachés au rôle des corps intermédiaires, aux procédures légales, ils sont partisans d’une démocratie de groupe et non de la personnalisation du pouvoir. La structure du MRP a repris cette idée car le mouvement était dirigé par des bureaux et des comités, et les leaders du mouvement n’étaient en fait que les présidents de ces petites structures et ils étaient liés par les décisions de ces groupes… Cette différence fondamentale a conditionné les autres points d’achoppement entre de Gaulle et les cadres dirigeants du MRP. De Gaulle avait une vision puissante, quasiment charnelle de la France qu’il considérait comme une personne. Il parlait d’elle comme de la France éternelle…Une vision personnifiée de la France dirigée par un régime personnalisé. Une France forte, au premier rang avec un régime fort en lien direct avecla nation. Le MRP n’avait pas ce discours. Bien que patriotes, les démocrates-chrétiens avaient une ligne plus simple, plus axée sur le quotidien des Français. 

L’apparence nationaliste du Gaullisme, qui est davantage un patriotisme, et l’attachement à un pouvoir personnalisé ont généré des inquiétudes au MRP. Certains ont craint une forme de bonapartisme, ou encore un ultraconservatisme, et ces craintes ont justifié un éloignement du mouvement envers de Gaulle sur le sujet des institutions de la République. La principale querelle a été celle-ci et elle a commencé en 1946. La République selon de Gaulle donnait au Président une stature personnelle forte, avec un gouvernement fort. Le MRP, attaché à la démocratie de groupe préférait un régime parlementaire avec un président de la République plus effacé et un travail de gouvernement plus collectif. Un des sommets du conflit a été le débat de l’élection du Président au suffrage universel direct en 1962… 

Un autre point d’achoppement a été la construction Européenne. Là aussi, les deux conceptions du pouvoir et du rapport à la nation entrent en ligne de compte. De Gaulle n’était pas un anti-européen, loin s’en faut, mais il avait une vision qui se voulait réaliste et il était rebelle aux constructions artificielles : les « machins ». Son Europe était davantage une alliance entre les Etats et surtout une structure sans influence américaine…La France devait rester forte, puissante et ne concéder aucun abandon de souveraineté au profit de l’Europe. Le scepticisme de De Gaulle envers l’intégration européenne venait aussi de la dimension atlantiste qu’a pu revêtir certains projets européens comme la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954. Le Général, bien que partisan de l’alliance Atlantique, était opposé au leadership américain par le biais de l’OTAN. Il craignait une dissolution de la politique étrangère de la France au sein d’une organisation atlantiste dirigée par les Etats-Unis. 

Le MRP avait une vision différente de l’Europe et aussi des relations avec les Etats-Unis. Il était le parti de l’Europe suite à la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950. Sa ligne était clairement Européenne, voire même fédéraliste et il avait soutenu les différents traités Européens dont la CED… Sur la politique Atlantique, le MRP était ouvertement atlantiste. Pro-américain (même s’il y avait des nuances dans le mouvement), il considérait que les Etats-Unis avaient vocation d’être le « bras séculier » du camp de la liberté où la France avait toute sa place. Le MRP était donc un partisan de l’OTAN contrairement à de Gaulle qui a sorti la France de son commandement intégré. 

Enfin, le dernier point de conflit relevé par Fontanet est le sujet de la décolonisation. De Gaulleétait un partisan de la Communauté qui devait succéder à l’Union Française (nom de l’ensemble des colonies françaises). La Communauté laissait le libre choix aux colonies de rester dans le giron de la France ou au contraire d’entrer dans la pleine indépendance. Le MRP était en désaccord car il avait peur que ces jeunes Etats ne se tournent vers le communisme… et entraîne de nombreux autres pays à leur suite par la « théorie des dominos ». De Gaulle était sur ce point très optimiste car il considérait que ces peuples, même indépendants, resteraient tournés vers la France dont la politique ni Atlantiste, ni communiste, serait susceptible de leur plaire. 

Joseph Fontanet reconnait que faire un tableau synoptique entre gaullisme et démocratie chrétienne est un exercice limité. Les différences signalées n’ont pas empêchés des cadres du MRP de se tourner vers de Gaulle, ni ce dernier souhaiter de tout cœur être soutenu par ce mouvement. En effet, en voyant tous ces écueils, nous pouvons dire qu’il n’y a guère eu de différence fondamentale entre le MRP et de Gaulle. Ces points ne sont que des désaccords dus à une vision de la conduite du pouvoir, mais aussi à des différences stratégiques par rapport à la guerre froide. De Gaulle avait une politique audacieuse, très indépendante des Etats-Unis sans pour autant rompre l’alliance avec eux et il croyait en la souveraineté de la France mais aussi à celle des autres peuples. Un pouvoir personnalisé, un peuple souverain, une exaltation de la France, cette vision gaullienne de la politique n’était pas en contradiction avec la Démocratie chrétienne. La complémentarité entre la prudence du MRP et l’énergie gaulliste aurait pu donner de très grands résultats. La plupart des idées sociales du MRP se retrouvaient chez de Gaulle. La Sécurité sociale, une économie au service de l’Homme, l’association capital-travail connu sous le nom de « Participation » étaient des idées maîtresses du Général partagées par les démocrates-chrétiens. Fontanet souligne que lors des épreuves les plus difficiles : Résistance, Guerre d’Algérie, De Gaulle et le MRP ont été côte-à-côte et ont su travailler ensemble… Ce qui révèle que pour le bien du pays il y avait une convergence totale, et libre, entre les deux. Mais une fois dépassées ces heures difficiles, les querelles revenaient… 

Le référendum de 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat illustre sans doute le plus parfaitement l’absurde incompréhension entre les démocrates-chrétiens et de Gaulle. Le projet que proposait le Général était une politique de décentralisation centrée sur les régions et l’entrée de la Société civile au sein du Sénat. Une telle réforme était clairement dans l’esprit de la doctrine sociale de l’Eglise et de la Démocratie-chrétienne : le renforcement des corps intermédiaires. Qu’on fait les démocrates-chrétiens du Centre démocrate ? Ils se sont opposés au projet pour dire non à de Gaulle… Il est vrai que le Général avait mis sa démission dans la balance (comme à chaque fois) mais un différent avec le chef de l’Etat justifiait-il de se contredire à ce point ? Certainement pas… 

Avec courage et vérité, Joseph Fontanet a bien décrit sa déception, et celles de ses compagnons, devant l’incompréhension entre Gaullisme et Démocratie-chrétienne : 

« Comment ne pas ressentir, devant ce rappel historique, l’impression d’une grande chance gâchée, celle qui se serait présentée si la démocratie chrétienne et le gaullisme avaient pu se reconnaître et mieux se comprendre ? J’ai vécu personnellement ce drame, souvent douloureux pour les acteurs, dommageable pour la France. » 

Un gâchis d’autant plus absurde quand on sait que Charles de Gaulle avait une inspiration démocrate-chrétienne… 

A suivre…

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3 réflexions au sujet de « Gaullisme et Démocratie-chrétienne »

  1. Le Général de Gaulle fut en effet proche des milieux démocrate-chrétiens avant guerre : Temps Présent, Sept… D’ailleurs, ce courant de pensée soutint son projet d’armée de métier (issu de son ouvrage parut en 1934).

  2. Ping : De Gaulle était-il démocrate-chrétien ? | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

  3. Ping : La Démocratie-chrétienne aujourd’hui et demain | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

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