Le MRP et la Vème République

1958 a été l’année charnière qui a vu le Général de Gaulle revenir au pouvoir et la France se doter d’une nouvelle constitution. La IVème République est morte de son incapacité à gérer la crise algérienne…instabilité chronique, gouvernements souvent trop faibles, le « régime des partis » n’a pas pu faire face à un conflit algérien qui s’enlisait et qui était trop chargé d’émotion pour la population française. Je ne reviendrai pas sur ces évènements complexes, ici vous en avez un rapide aperçu.  

Le MRP a joué un rôle essentiel dans la crise de 1958 car l’avant dernier Président du Conseil de la IVème République était le républicain populaire Pierre Pflimlin. Ses Mémoires d’un Européen racontent avec talent la fin de ce régime, l’arrivée du Général au pouvoir et le retour du MRP auprès des gaullistes…jusqu’à la deuxième rupture de 1962… Le témoignage de Pierre Pflimlin, même s’il n’est pas exhaustif, présente très bien la situation de la Démocratie chrétienne dans ces années complexes : un MRP partagé avec d’un côté des membres importants fascinés par le Général de Gaulle et de l’autre une masse militante et certains cadres d’un antigaullisme forcené. Pflimlin a du respect pour le Général, de même que Maurice Schumann (la voix de Radio Londres), Joseph Fontanet (l’étoile montante du parti) et bien d’autres personnalités. Inversement, Robert Schuman, qui est en fin de carrière mais qui conserve une autorité morale, est très méfiant envers de Gaulle. Il craignait un coup de force de l’armée et surtout il considérait qu’il allait « liquider l’Europe unie ». Egalement le directeur de cabinet de Pflimlin à Matignon, Jean Lecanuet, était très antigaulliste… Ces deux hommes, et d’autres, virent d’un très mauvais œil les évènements de 1958. Il est vrai que le coup du 13 mai, les pressions militaires, les complots de toutes sortes visant à ramener de Gaulle au pouvoir ont été mal vu du MRP, très attaché à la légalité et au respect des procédures démocratiques. 

Malgré cela, le MRP a soutenu le Général de Gaulle lorsque René Coty l’a appelé pour former un nouveau gouvernement. Les démocrates chrétiens avaient accepté l’idée de réformer les institutions, Pierre Pflimlin défendait une révision constitutionnelle mettant en place un parlementarisme rationnalisé. Il faut ajouter à cela que le MRP était partisan de l’Algérie française, avec beaucoup de nuances bien sur, mais il considérait qu’il fallait régler ce problème…et faire barrage aux communistes. Donc le choix de De Gaulle était pour eux…le choix de la raison. A cela il faut ajouter la politique de Georges Bidault. Bidault était une personnalité très prestigieuse, plusieurs fois Président du Conseil, Président du Conseil national de la Résistance après Jean Moulin, membre fondateur du MRP…Il a pris ses distances avec le MRP à la fin des années 1950 et s’est engagé dans un virulent militantisme en faveur de l’Algérie française. Il avait de nombreux supporters et il a créé une alliance politique temporaire lors des élections législatives de 1959 : « La Démocratie chrétienne de France ». Il s’agissait d’un label allant bien au-delà du MRP et regroupant davantage de députés pro-Algérie française que de vrais démocrates chrétiens. Bidault, bien qu’il ne l’aimait guère, a soutenu le retour du Général en 1958. Tout le monde pensait que de Gaulle allait régler la crise algérienne et la IVème République avait montré ses limites… 1958 s’est donc conclue par un consensus large autour du Général. 

La rédaction de la Constitution dela Vème Républiques’est faite dans une optique de rassemblement. Bien que de Gaulle et ses proches dirigeaient les travaux constitutionnels, tous les partis furent consultés, écoutés et purent participer au projet. Le MRP joua un rôle important avec Pierre Pflimlin et le célèbre article 49-3, pourtant considéré comme un des plus gaullistes, lui est dû comme il le raconte dans ses mémoires.

Le MRP a donc participé à la création de la Vème République et il a été présent dans tous les gouvernements du Général jusqu’en 1962. Parmi les ministres MRP il y a eu : Pierre Pflimlin, Maurice Schumann, Joseph Fontanet, Robert Buron… La cohabitation ne fut pas toujours facile, mais globalement ils étaient satisfaits de cette participation. 

De son côté, Georges Bidault et ses amis ont rompus avec le MRP et avec de Gaulle pour s’enfoncer dans une lutte désespérée pour l’Algérie française. Contestant les accords d’Evian de 1962, Bidault est entré dans la clandestinité au sein de l’OAS (organisation armée secrète) et il a présidé un nouveau Conseil national de la Résistance…Il raconte cet engagement dans son autobiographie D’une Résistance à l’autre. Ses anciens amis du MRP ont pour beaucoup d’entre eux été consternés de cette évolution. Etienne Borne, le philosophe en charge de la doctrine du mouvement, a écrit un très beau texte dans France Forum à ce sujet…il est intitulé Un homme à la mer

Du côté des militants du MRP et d’une bonne partie de ses cadres, nous retrouvons un état d’esprit différent. Bien qu’ils aient accepté la politique algérienne du Général (non sans états d’âme), ils étaient en désaccord avec lui sur quelques points…des points considérés comme sensibles car faisant partie des grandes idées du mouvement. Tout d’abord les républicains populaires craignaient une forme de populisme chez de Gaulle. Ils n’aimaient pas cette personnalisation du pouvoir et avaient peur qu’il ne devienne une sorte de dictateur… Ils considéraient le Général comme un bonapartiste et voyaient en lui un nouveau Napoléon III. Ensuite, ils étaient des anticommunistes convaincus, malgré un désir persistant de se rapprocher des socialistes modérés, et étaient donc très atlantistes… L’indépendance de De Gaulle vis-à-vis des Etats-Unis passait mal au sein du MRP. Mais surtout, le MRP était le parti de l’Europe et leur conception de l’unité du continent divergeait de la vision gaulliste…De Gaulle n’était pas anti-européen (nous le verrons dans quelques semaines) mais il avait un projet Européen intergouvernemental et non « intégré » et surtout indépendant des américains… Ce sujet était sensible, très sensible…et il a été le déclencheur de la deuxième rupture avec le Général après la conférence de presse du 15 mai 1962. 

Cette conférence de presse a créé un tollé. Interrogé sur l’échec du Plan Fouchet sur « l’Europe des Patries » le Général a parlé de sa vision de l’Europe. Avec beaucoup de talent et d’humour il a considéré que l’Europe ne pouvait donner lieu à un mélange des cultures, des nations et que Dante, Goethe et Chateaubriand « n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapük intégrés ». Le Volapük était une langue artificielle inventée au XIXème et mélangeant toutes sortes de langues différentes dans le cadre d’un projet utopique de langue universelle… Cette remarque tournant en dérision une forme extrême d’européisme a été très mal prise par les ministres Républicains populaires présents dans la salle de presse de l’Elysée, Pierre Pflimlin en tête. Dans les heures qui ont suivi la conférence de presse, les cinq ministres MRP se sont réunis et ont décidé ensemble de démissionner du gouvernement Pompidou… Dès qu’il a appris la nouvelle, le Général de Gaulle a immédiatement téléphoné à Pierre Pflimlin…une longue conversation téléphonique (un comble pour de Gaulle qui n’aimait pas ce moyen de communication) ou le Général suppliait Pflimlin et les autres MRP de rester. Les Mémoires d’un Européen décrivent avec précision ces échanges et nous voyons un Général tenant à une collaboration avec le MRP et des ministres démocrates chrétiens hésitants, blessés dans leurs convictions européennes mais attachés à de Gaulle. Une décision dure à prendre…et soutenue par le parti, les militants MRP étaient violemment antigaullistes, ses dirigeants (André Colin, Jean Lecanuet…) avaient accepté la participation au gouvernement du bout des lèvres… La démission donnée, le MRP a ovationné les ministres démissionnaires et l’hebdomadaire du mouvement, Forces nouvelles, a titré sa une par Non possumus ! En français « Nous ne pouvons pas ! » Citant  Saint Pierre dans les Actes des apôtres qui répond aux autorités qui leurs demandaient de ne pas annoncer l’Evangile… La construction européenne était le cœur de la doctrine du MRP. 

En lisant les mémoires de Pierre Pflimlin nous voyons de l’amertume…mais pas de regrets. En a-t-il eu ? Certains disent que oui, d’autres que non… Il quitta la politique nationale quelques années après. En revanche Maurice Schumann a rejoint plus tard les rangs Gaullistes, de même que Joseph Fontanet qui, en 1969, a pris position pour Georges Pompidou et a fondé le Centre Démocratie et Progrès, structure centriste favorable à une alliance avec les Gaullistes. 

L’accord avec de Gaulle rompu, le MRP est entré dans une nouvelle période…qui sera celle d’une mutation, de la transformation d’un mouvement démocrate d’inspiration chrétienne en un parti centriste… 

A suivre

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4 réflexions au sujet de « Le MRP et la Vème République »

  1. Ping : De la Démocratie chrétienne au centrisme | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

  2. Ping : Gaullisme et Démocratie-chrétienne | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

  3. Ping : De Gaulle était-il démocrate-chrétien ? | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

  4. Ping : #RadioLondres Les carottes ne sont pas cuites… Je répète… les carottes ne sont pas cuites. | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

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