Léon XIII et la « deuxième » Démocratie-chrétienne

Léon XIII dans la presse françaiseAprès l’échec de la IIème République, la Démocratie-chrétienne française est entrée dans une forme de désert. Le Second Empire instauré en 1852 a mis en place un régime autoritaire qui a étouffé toute initiative. Les anciens démocrates-chrétiens étaient sous surveillance, même l’apolitique Société de Saint Vincent de Paul était surveillée par le régime. Frédéric Ozanam, mort de maladie en 1853 n’a pas pu continuer sa réflexion sur les institutions et le catholicisme en France a connu une pente intransigeante avec Louis Veuillot et son journal l’Univers.

Le grand opposant à Napoléon III a tout de même été un catholique aux convictions libérales : Charles de Montalembert. Mais celui-ci était opposé à la démocratie, lui préférant un régime censitaire comme la Monarchie de Juillet. 

La traversée du désert a connu son apogée en 1864 avec le Syllabus du Pape Pie IX. Ce texte est un « catalogue d’erreurs » publié en annexe de l’encyclique Quanta Cura. Texte terrible, sombre fait de phrases lapidaires et anathémisantes condamnant toutes les idées modernes y compris les libertés publiques. Les démocrates-chrétiens et les catholiques libéraux en ont été effondrés…cet épisode a été une épreuve pour eux. A l’étranger différents partis chrétiens se sont constitués, mais à cause du Syllabus, ils ne purent défendre des idées libérales et démocrates ni même se rapprocher des autres libéraux et démocrates. Ce sont donc essentiellement des partis de défense de l’Eglise. On peut citer par exemple le Zentrum (parti du Centre) Allemand qui était représenté au Reichstag en 1871. 

Néanmoins en France, dès la chute du Second Empire, des structures sociales se sont créées notamment avec Albert de Mun. Ce sont les cercles d’ouvriers, mais ils ne sont pas des mouvements politiques. 

Mais la démocratisation de ces différents partis catholiques, de même que la création de syndicats chrétiens, va connaître un point de départ avec la personnalité du Pape Léon XIII. 

Léon XIII succède à Pie IX en 1878. Le contexte en Italie est terrible. Le Pape est prisonnier de la Cité du Vatican, les Etats-Pontificaux ont été annexés pour constituer le cœur du Royaume d’Italie. Une crise très importante qui a lourdement comptée dans l’intransigeance de Pie IX envers le monde moderne : tout le mouvement pour l’unité italienne avec Garibaldi, Cavour et la famille de Savoie était libéral, moderne, héritier de la Révolution française… Cela peut expliquer que la Papauté ait mal perçue cette « modernité ». 

Léon XIII est un Pape plus pragmatique que Pie IX et aussi plus pédagogue. Son attitude sera plus conciliante avec le monde moderne et il va même prendre des décisions très surprenantes. Cette évolution de l’Eglise va prendre la forme d’un appui doctrinal des catholiques démocrates, sociaux ou même libéraux (au sens politique du terme). 

Cela commence en 1888 avec l’encyclique Libertas. Comme son nom l’indique il parle de la liberté qu’il qualifie de « plus prestigieux des dons de Dieu » et il adopte une posture plus souple sur la liberté de la presse et la liberté de cultes. Parallèlement, Léon XIII a relancé les études thomistes. Cela a conduit à une profonde réflexion sur la société, l’Etat et a cette doctrine chère à Saint Thomas d’Aquin de distinction entre ce qui relève de l’Etat et de l’Eglise. L’idée d’une Eglise indépendante de l’Etat (pas encore séparée comme le souhaitaient les catholiques libéraux en 1830) a ainsi pu faire son chemin ouvrant la voix à l’idée d’une réponse chrétienne dans la cité. 

Le pragmatisme de Léon XIII a continué avec son appel à rallier des régimes démocratiques ou plus libéraux. C’est le cas avec la monarchie libérale en Espagne mais aussi, et surtout, la demande aux catholiques français de rallier la République en 1891. Il est donc réaliste et manifeste une certaine indifférence quant à la forme du gouvernement. Ce qui est une forme tacite d’acceptation de la démocratie. Le « Ralliement » a été très moyennement accueilli en France. Un très grand nombre de catholiques français étaient très hostiles à la République, le légitimisme étant majoritaire. Cet épisode lança même la rumeur folle que Léon XIII avait été remplacé par un sosie dans le cadre d’un rocambolesque complot. Néanmoins, le Ralliement a justifié l’action politique des chrétiens au sein de la démocratie française, donc la démocratie chrétienne n’avait plus d’entrave au niveau de l’Eglise. 

A cela s’ajoute un document fondamental, véritable point de départ de la doctrine sociale de l’Eglise contemporaine : l’encyclique Rerum Novarum

Rerum Novarum, les « choses nouvelles » en français, est la première encyclique « sociale » de l’Histoire. Les Papes jusqu’à Jean-Paul II ont fait des encycliques anniversaires de Rerum Novarum afin d’actualiser celle-ci. Par exemple Quadragesimo anno par Pie XI pour les quarante ans du texte en 1931, au encore Centesimus annus par Jean-Paul II en 1991 pour les cent ans. 

Que dit Léon XIII ? Tout d’abord il fait le constat de la situation sociale dans le monde. L’industrialisation, la montée de la classe ouvrière mais aussi le développement d’une nouvelle forme de misère, de pauvreté. Il constate le problème des relations entre patrons et ouvriers, les difficultés des rapports sociaux. « La soif d’innovations qui depuis longtemps s’est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l’économie sociale. En effet, l’industrie s’est développée et ses méthodes se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés. La richesse a afflué entre les mains d’un petit nombre et la multitude a été laissée dans l’indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion plus haute d’eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus intime. Tous ces faits, sans parler de la corruption des mœurs, ont eu pour résultat un redoutable conflit. » Le Pape est réaliste, il lit les signes de son temps et identifie très clairement la conséquence de la révolution politique et économique du XIXème siècle : la lutte des classes.

Pourquoi ce texte ? «Mais la conscience de Notre charge apostolique Nous fait un devoir de le traiter dans cette encyclique plus explicitement et avec plus d’ampleur, afin de mettre en évidence les principes d’une solution conforme à la vérité et à l’équité. » Le Pape veut donner à l’Eglise des principes directeurs pour une action en faveur des ouvriers et des plus pauvres. Pour cela il observe le monde, décrit les différentes idéologies, tendances et les réfutes en argumentant avec beaucoup de pédagogie. Il condamne quatre attitudes et idées politiques : l’individualisme, le libéralisme, le socialisme et la sécularisation. Il donne aussi des principes de base : la subsidiarité avec comme corollaire la propriété privée et le rôle de la famille comme cellule de base de la société. Viennent ensuite les différentes strates composant la société civile, ce sont les corps intermédiaires. Au final vient le dernier échelon : l’Etat. Sur l’Etat, le Pape reste prudent et tient à se démarquer du socialisme. Léon XIII a cette phrase célèbre : «Et qu’on n’en appelle pas à la providence de l’Etat, car l’Etat est postérieur à l’homme. » C’est de là que vient l’expression d’Etat providence. Mais il ne faut pas se méprendre, la doctrine sociale de l’Eglise n’est pas contre l’Etat (ce qui serait absurde). Elle est juste opposée à une idéologie qui voudrait que l’on attende TOUT de l’Etat, qu’il n’y ait plus de corps intermédiaires, ni même de famille. Bref : un Etat totalitaire. Etat totalitaire qui n’est pas non plus l’Etat moderne…

Le Pape rappelle ainsi le rôle de l’Etat : « l’Eglise enfin qui estime que les lois et l’autorité publique doivent, avec mesure et avec sagesse sans doute, apporter à cette solution leur part de concours. » Donc l’Etat, par le biais de la loi doit participer au règlement de la question sociale. Soixante ans avant, Frédéric Ozanam disait déjà dans son « cour de droit commercial » que l’Etat devait intervenir sous la forme d’une « action officieuse ». Donc l’Eglise légitime l’intervention de l’Etat dans le dialogue social, dans la cohésion de la société.

Par cette importante réflexion sur la question sociale et aussi politique, Léon XIII a donné à l’Eglise un texte majeur : une « grande charte de l’activité sociale chrétienne » comme la qualifiera Pie XII des décennies plus tard.

Cette activité sociale chrétienne qui inclut différentes formes d’action : le syndicalisme, l’action caritative, mais aussi l’action politique en participant aux élections voire même en dirigeant des Etats.

Rerum Novarum a donc encouragé et légitimé toutes les initiatives existantes et en a suscité de nouvelles. Les partis catholiques sont devenus des partis démocrates-chrétiens, des syndicats chrétiens ont été créés (en France la CFTC en 1919) mais une tendance se dégage de ces mouvements : ils sont le plus souvent guidés par des catholiques intransigeants. L’historien Jean-Baptiste Duroselle, dans les débuts du catholicisme social, a défini la notion de « deuxième » Démocratie-chrétienne pour parler de cette période. Il distingue la « première » de l’Ere nouvelle qu’il qualifie de « libérale » (dans le sens de progressiste, favorable aux libertés, à savoir que ce terme n’a jamais été reconnu par Ozanam et Lacordaire, et que le libéralisme a été condamné par Léon XIII) et la « deuxième » qu’il qualifie d’intransigeante. Pourquoi ? A la différence de l’Ere nouvelle en 1848, les nouveaux démocrates-chrétiens sont issus de mouvements très conservateurs, davantage catholiques sociaux (leur préoccupation sociale est sincère) que démocrates. C’est un point important qui s’explique par le contexte très anticlérical de la IIIème République. En effet, l’enthousiasme de l’Ere nouvelle se justifiait par une IIème République favorable à l’Eglise, démocratie et liberté n’allait pas en opposition de la foi. Les hommes de la deuxième Démocratie-chrétienne sont les fidèles d’une Eglise attaquée de toute part et qui s’est défendue doctrinalement avec le Syllabus mais aussi militairement contre les chemises rouges de Garibaldi avec les fameux Zouaves pontificaux (qui comprenaient beaucoup de français).

L’heure est donc à l’intransigeance et il est donc naturel que cette Démocratie-chrétienne en soit imprégnée. Mais cette intransigeance n’était pas définitive puisque ces démocrates-chrétiens ont connu une évolution vers une franche conviction démocratique…Ce qui s’est traduit par une très violente réaction des catholiques monarchistes.

Qui étaient ces démocrates-chrétiens ? Ce sont d’abord les « abbés démocrates » : Lemire, Gayraud, Naudet, Calippe, Trochu, Six, ces prêtres ont été des militants, des journalistes et pour certains des députés engagés sous la bannière de la Démocratie-chrétienne. Il  y a eu un « Parti Démocratique chrétien » fondé à son congrès de Reims en 1896 à partir des « cercles » ouvriers et composé d’ouvriers, d’ecclésiastiques et d’intellectuels. Il y a aussi des journaux comme « La Démocratie-chrétienne », « La Justice Sociale », « La Quinzaine » ou encore « L’Ouest éclair ». Certains patrons chrétiens ont aussi rejoint le mouvement, il faut citer l’exemple de Léon Harmel.

La politique de Léon XIII a donc relancé la Démocratie-chrétienne et cela dans toute l’Europe et même au-delà. C’est l’origine des mouvements démocrates-chrétiens Allemands, Italiens, Belges, Néerlandais etc. Tous aurons une postérité impressionnante, même si ils changeront plusieurs fois de dénomination dans l’histoire et connaitrons des destins différents et mouvementés. Curieusement c’est dans son pays d’origine, la France, que le développement sera plus compliqué. La deuxième Démocratie-chrétienne a connu chez nous un succès mitigé. D’abord parce que les catholiques français étaient très divisés. Soit ils préféraient le monarchisme, l’Action française et Charles Maurras connaissaient un grand succès, soit ils se tournaient vers d’autres formations démocrates : républicaines modérées ou même républicaines nationalistes.

Le parti Démocratique chrétien a été dissous en 1902, avec la publication de l’encyclique Graves de Communi de Léon XIII. Ce texte romain n’est pas anti-démocrate-chrétien. Il demande juste de ne pas utiliser la dénomination « Démocratie-chrétienne », celle-ci ne devant juste désigner l’action sociale ouvrière. C’est donc à parti de cette date que les formules de substitution utilisant souvent l’adjectif « populaire » ont été utilisées. Le « Parti Populaire Italien » a été créé à cette occasion, aujourd’hui encore de nombreuses formations Démochrétiennes ont un nom de ce type (le Parti Populaire Européen par exemple…Mais pas l’UMP ! Il s’agit dans ce dernier cas d’une coïncidence).

Grande postérité à l’étranger mais faible succès en France, la Démocratie chrétienne n’a pas dépassé 4% des voix avant 1940…Néanmoins, la période séparant 1902 de 1940 sera marquée d’intéressantes initiatives : le Sillon de Marc Sangnier et le Parti Démocrate Populaire.

A suivre…

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4 réflexions au sujet de « Léon XIII et la « deuxième » Démocratie-chrétienne »

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