Les origines de la Démocratie-chrétienne : L’Avenir en 1830.

La Démocratie chrétienne est née avec l’époque contemporaine, ou plutôt elle en est la conséquence. Son point de départ reconnu par les historiens est l’année 1830 avec le journal l’Avenir, fondé par l’abbé Gerbet et avec comme figure dominante l’abbé Félicité de la Mennais dit « Lamennais » ou encore « Monsieur Féli ». Point de départ ? Oui, mais pas sous la forme d’un parti constitué, ni d’un corpus doctrinal. C’est davantage l’apparition d’idées démocrates chrétiennes. 

Le contexte historique est important, en 1830 la France est en pleine mutation. La Révolution industrielle commence et cela se traduit par une première exode rurale et l’apparition d’une nouvelle classe sociale : la classe ouvrière. Victor Hugo décrit très bien cette société dans « Les Misérables ». Grande pauvreté côtoie de grandes richesses, la bourgeoisie est triomphante et ses valeurs aussi : le régime en place est la monarchie de Louis-Philippe 1er, Roi des Français, arrivé au pouvoir après la chute de Charles X cette même année 1830. Cette « Monarchie de Juillet » est un régime se voulant un compromis entre la royauté et les valeurs de la révolution de 1789. Refusant le suffrage universel, Louis-Philippe a instauré un suffrage censitaire plus large que sous la restauration ce qui a donné un pouvoir politique important à la bourgeoisie mais a coupé le sommet de l’Etat du peuple…

 Dans ce contexte de mutation, en marche depuis 1789, la société est transformée et de nouvelles idées politiques apparaissent ou se renforcent. C’est l’époque où les socialismes, le libéralisme sont apparus. Les chrétiens ne sont pas restés sur la touche et la démocratie-chrétienne s’est ainsi constituée au sein des milieux catholiques. Mais elle est loin d’être la seule option des catholiques. 

Le journal l’Avenir a été un des journaux catholiques les plus lus de son temps. Cela malgré une existence brève : un an. On retrouve en son sein des personnalités catholiques en vogues : Lamennais, mais aussi Montalembert, Charles de Coux, l’abbé Lacordaire ou encore Frédéric Ozanam qui n’avait que 18 ans (!). Il a été lu et soutenu par des noms prestigieux : Victor Hugo, Balzac, Chateaubriand, Lamartine, Alfred de Vigny… 

Tous ses rédacteurs sont de fervents chrétiens. Aucun n’a de sympathie envers la Révolution française. Comme la majorité des catholiques pratiquants de leur temps ils sont issus du légitimisme. Ils sont tous des lecteurs des auteurs contre-révolutionnaires Joseph de Maistre et Louis de Bonald. 

Pourquoi faut-il préciser cela ? Pour tordre le cou à une légende qui veut que la Démocratie-chrétienne est fille de la Révolution française. Des auteurs d’extrême droite du XXeme siècle ont colporté cette image…elle est fausse. 

Mais ces hommes ont évolué car ils ont saisit les enjeux de leur époque. Lamennais par exemple a abandonné son discours théocratique et ultraroyaliste qu’il tenait à la restauration pour une posture plus libérale en 1830. Les autres collaborateurs du journal ont également compris que l’Eglise sortirait gagnante si elle acceptait son temps et les libertés que demandaient les Français. 

Donc, bien que de souches légitimistes et contre-révolutionnaires, les précurseurs de la Démocratie-chrétienne ne sont pas des hommes de « droite réactionnaire »…sans pour autant figurer à gauche. On retrouve là ce « centrisme », cette troisième voie typiquement démocrate-chrétienne. 

L’Avenir a pris des positions très audacieuses que l’on retrouvera plus tard chez les démocrates-chrétiens : 

–          D’abord une adhésion claire à la démocratie politique ce qui implique l’instauration du suffrage universel au lieu du suffrage censitaire en usage. Cela ne remettait pas en question la monarchie en place, mais permettait l’élection de la chambre des députés et d’autres structures par tous les français.

–          La décentralisation, ce qui sera toujours une idée de la démocratie-chrétienne. Nous retrouvons là une application du principe de subsidiarité.

–          Les libertés politiques que sont la liberté de la presse, de réunion et d’association.

–          L’amélioration de la condition sociale des ouvriers. Le journal dénonçait les journées de travail qui pouvaient atteindre 15 voire 17 heures par jour ! Il appelait à la liberté de création de syndicats exclusivement ouvriers pour permettre un progrès social.

–          La séparation de l’Eglise et de l’Etat, non dans un sens laïc comme ce sera le cas en 1905, mais au contraire afin de libérer l’Eglise d’un pouvoir politique qui l’instrumentalisait. Concrètement c’est la situation actuelle de l’Eglise de France et personne ne s’en plaint…

–          Enfin, encore plus précurseur l’Avenir a soutenu l’unification politique de l’Europe…120 ans avant Robert Schuman !

 Pour mettre en place ces idées l’Avenir appelait à mettre en place un « Parti Catholique » recrutant aussi bien chez les légitimistes que les républicains et les libéraux. 

L’aventure de l’Avenir s’est terminée très vite le 15 novembre 1831. Le tempérament excessif et le goût prononcé pour les polémiques de l’abbé Lamennais ont discrédité le journal auprès des autorités ecclésiastiques. Les abonnements ont chuté, certains évêques en ont fait interdire la lecture dans les séminaires et les écoles catholiques. 

Mais au-delà de cela : les prises de position démocratiques du journal lui ont attiré les foudres de puissants prélats et du gouvernement de Louis-Philippe opposés aux libertés politiques et au suffrage universel. Ces adversaires sont allés jusqu’à demander une intervention du Pape pour condamner l’Avenir et ses idées…Et ainsi empêcher tout projet de renaissance du journal. 

Et le Pape Grégoire XVI à suivi, en publiant le 15 août 1832 l’encyclique Mirari Vos. Le document romain condamne explicitement « les idées de l’Avenir » et plus précisément la liberté de conscience : « erreur des plus contagieuses », la « liberté de la presse, liberté la plus funeste, liberté exécrable pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur » ainsi que les « doctrines qui ébranlent la fidélité, la soumission dues aux princes et allument partout la torche de la sédition »

Le ton de ce texte de même que lcelui du célèbre Syllabus de Pie IX qui sortira trente ans plus tard est atroce, anathémisant et a ce style digne des Chants de Maldoror de Lautréamont. C’est bien écrit, mais noir, sombre et nous ne pouvons que nous réjouir que le Saint-Siège ait évolué depuis ces tristes heures… 

Mirari Vos a marqué la fin de l’Avenir. Ses rédacteurs ont renoncé à republier le journal et se sont soumis à Rome. Lamennais est le seul à avoir refusé l’autorité de l’Eglise et à quitté le catholicisme… Il a continué son engagement politique et a est devenu une personnalité d’extrême gauche républicaine. Il est mort en refusant les sacrements de l’Eglise. Triste fin… 

Cet épisode est déterminant pour l’histoire de la Démocratie-chrétienne. Il a marqué la première diffusion d’envergure des idées de cette famille. Mais aussi, la mésaventure de Lamennais va hanter tous les démocrates-chrétiens et les autres catholiques engagés pour les libertés individuelles. Tous tenteront d’éviter de tomber dans les pièges de l’excessivité et de l’imprudence qui ont été fatal à Lamennais et son journal… 

Mais les idées ont été diffusées et cela a eu une répercussion considérable car toute une génération en a été imprégnée et cela est ressorti seize ans plus tard : en 1848. 

A suivre…

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