Définir la Démocratie-chrétienne

Pour une première partie sur la Démocratie-chrétienne il faut commencer par l’essentiel : de quoi s’agit-il ? 

Question plus difficile à répondre qu’il n’y parait tant l’engagement des chrétiens en politique a pris maintes formes différentes. Toutes ces initiatives, bien que chrétiennes, ne sont pas toutes « Démocrates-chrétiennes ». 

Jean-Dominique Durand, historien à Lyon III et spécialiste de la Démocratie-chrétienne, tente une définition dans son livre « L’Europe de la Démocratie-chrétienne ».  Il en souligne la complexité. Selon lui la Démocratie-chrétienne est un « monde » qui est tout sauf un bloc monolithique. Selon les pays elle change de dénomination et elle a peiné à s’organiser au niveau international. Nous sommes bien loin des fantasmes de l’Europe Vaticane mis en avant par certains opposants (d’abord de droite puis communistes). 

Cette difficulté signalée nous pouvons donner une définition tirée du livre de Jean-Dominique Durand : « La Démocratie-chrétienne se révèle comme un courant politique démocratique d’inspiration chrétienne, autonome par rapport aux institutions ecclésiales mais plongeant ses racines dans la tradition chrétienne ; les démocrates chrétiens agissent au sein de sociétés pluralistes et sécularisées, avec l’ambition affichée de conduire une politique conforme au message évangélique, aux valeurs propres au christianisme. Ils sont porteurs d’une vision du monde tirée des Evangiles et du magistère pontifical. » 

Leur vision est inspirée des Ecritures et du magistère, mais cette famille n’a pas de lien organique avec l’Eglise et elle ne détient aucun monopole spirituel. De plus, le magistère à évolué et cela à fortement influencé l’histoire du mouvement. L’encyclique de Léon XIII Rerum Novarum de 1891est le point de départ de la doctrine sociale de l’Eglise contemporaine. Elle marquera un point fondamental dans l’histoire de la Démocratie-chrétienne, même si celle-ci existait déjà sous la forme d’initiatives « avant-gardistes ». 

Nous pouvons compléter cette définition en ajoutant que cette famille revendique haut et fort sa source d’inspiration, elle l’assume tout au moins dans son discours et parfois dans la dénomination de ses partis (mais pas toujours). 

Elle a aussi d’autres sources d’inspirations. Toute une série d’auteurs, de philosophes ont nourri la pensée démocrate-chrétienne. Parmi eux nous pouvons citer Jacques Maritain. Son Humanisme intégral, ses réflexions sur la démocratie et la foi chrétienne ainsi que sur l’action des chrétiens en politique (agir « en » chrétien ou « en tant que » chrétien) ont eu une influence primordiale. Cela alors que Maritain ne s’est jamais reconnu dans la Démocratie-chrétienne. Il considérait que le seul homme politique fidèle à sa pensée était le Président chilien Eduardo Frei. Parmi les autres auteurs il y a Emmanuel Mounier et sa pensée : le personnalisme. La dessus, même remarque que pour Maritain : Mounier ne s’est jamais considéré comme démocrate-chrétien, la revue Esprit qu’il a fondé a même été plusieurs fois en opposition avec le Mouvement républicain populaire. En revanche les démocrates-chrétiens, eux, avait repris le personnalisme dans leur corpus doctrinal. Pensée rejetant le collectivisme totalitaire d’un côté et l’individualisme libéral de l’autre, elle défend une société qui place la personne au centre. C’est un des axes majeurs de la Démocratie-chrétienne qui fera d’elle à la fois un mouvement défenseur des libertés individuelles et militant pour une action sociale. 

Une des spécificités de la DC est sans conteste son attachement à la démocratie et sa vision de l’Etat. Pour elle, la démocratie est chrétienne par nature. Alcide de Gasperi (fondateur de la Démocratie-chrétienne Italienne) aimait citer cette formule de Bergson : « La démocratie est d’essence évangélique ». Frédéric Ozanam, un des pionniers de cette famille disait :  « La démocratie sera chrétienne ou ne sera pas ». Pour ces Hommes, la démocratie est une conséquence directe de la culture chrétienne de l’Europe. Dans son livre « Pour l’Europe » Robert Schuman nous donne une définition de la démocratie : « Ce qui caractérise l’Etat démocratique ce sont les objectifs qu’il se propose et les moyens par lesquels il cherche à les atteindre. Il est au service du peuple et il agit en accord avec lui. » Et plus loin il ajoute : « La démocratie doit son existence au christianisme. Elle est née le jour où l’Homme a été appelé à réaliser dans sa vie temporelle la dignité de la personne humaine, dans la liberté individuelle, dans le respect des droits de chacun et par la pratique de l’amour fraternel à l’égard de tous. » Ce petit recueil de conférences de Robert Schuman est extrêmement instructif sur la Démocratie-chrétienne, il résume très bien la doctrine de cette famille. 

Tous les chrétiens n’ont pas été de cet avis. Au XIXème siècle et au début du XXème, différents courants antidémocratiques ont compté des chrétiens dans leurs rangs et l’Eglise elle-même a attendu la deuxième moitié du XXème siècle pour soutenir la démocratie. 

Sur la forme de l’Etat, là encore la Démocratie-chrétienne est originale. Elle n’est point jacobine ! Même si en France cette famille a toujours été Républicaine, elle a toujours soutenu la décentralisation territoriale ou fonctionnelle. En effet, elle est attachée au principe de subsidiarité et à la notion de corps intermédiaire. C’est une vision « communautaire » de l’Etat, mais aussi du monde. L’un des penseurs de la Démocratie chrétienne italienne, Toniolo, décrivait, vers 1900, l’Etat comme une « Communauté de communautés ». Les continents et le monde entier sont aussi concernés par cette vision communautaire. La construction Européenne a été lancée par les Démocrates chrétiens Robert Schuman, Alcide de Gasperi et Konrad Adenauer. Des institutions comme la SDN ou l’ONU ont aussi été soutenues par les Démocrates chrétiens. Une vision communautaire du monde au service du bien commun. La notion de bien commun qui se décline tant au niveau local que mondial. 

Il y a aussi une certaine vision de la démocratie que l’on retrouve chez eux. A la différence du Gaullisme ils n’aiment pas la personnalisation du pouvoir. Ils préfèrent une démocratie de groupe. Le fonctionnement du MRP a suivi cette règle car le mouvement n’a jamais eu de Président mais un « président du comité exécutif, et un secrétaire général qui préside le comité national ». Ces deux hommes dirigeant des structures au sein du parti mais non le parti lui-même qui était administré par ces bureaux où les décisions n’étaient jamais prise par un seul homme… Cela c’est traduit aussi par le soutien pour des régimes parlementaires. En France, le MRP a assez peu supporté la Veme République et le conflit avec de Gaulle a en grande partie porté sur ce sujet. 

La démocratie chrétienne est aussi un mouvement qui n’est pas opposé à l’interventionnisme étatique en matière économique et sociale. Bien sur ce n’est pas un Etatisme, mais cela se justifie dans le respect du principe de subsidiarité. Les régimes dirigés par des Démocrates chrétiens ont souvent mis en place des sécurités sociales, des systèmes de retraite et des aides aux familles. 

Enfin, la Démocratie chrétienne est-elle de droite ou de gauche ? On a coutume de placer ces partis à droite, ou au centre-droit. La réalité est plus subtile. Un des fondateurs du MRP, Georges Bidault, aurait dit que son mouvement allait « Siéger au centre et faire avec des électeurs de droite une politique de gauche ». Si cette phrase est révélatrice de l’habileté politique du personnage elle indique aussi une réalité : une forme de conservatisme moral avec une forte dimension sociale. La Démocratie-chrétienne est à l’origine de ce centrisme qui cherche depuis des décennies à faire vivre une troisième voie entre une droite, tantôt libérale, tantôt réactionnaire, et une gauche socialiste. 

Se situer ainsi entre droite et gauche n’est pas aisé et cela peu expliquer l’histoire très difficile de la Démocratie-chrétienne en France. Une histoire qui remonte a la première moitié du XIXème siècle, sous la Monarchie de Juillet… 

A suivre

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8 réflexions au sujet de « Définir la Démocratie-chrétienne »

  1. En Amérique du Nord, incluant le Québec, tout ce qui est d’appellation « chrétienne » est fortement associé à un courant moral d’extrême-droite dont le Tea Party est le héraut actuel et dont on trouve des accointances avec une aile importante du gouvernement conservateur canadien. Au Québec, l’allergie d’une grande partie de la société au cléricalisme catholique dénature l’enseignement social de l’Église au point où « si ça vient de l’Église, c’est forcément arriéré, rétrograde ou une nouvelle tentative de reprendre du pouvoir ». Pourtant, il y a dans le modèle proposé par la famille démocrate-chrétienne, des options politiques et sociales qui ont un potentiel de séduction de la population d’ici… Dépasser les blocages sera un travail ardu pour parvenir à faire passer les idées évangéliques propres à humaniser la société et le politique sans trop insister sur leurs origines ! Merci de cette série que vous débutez, je vais la suivre « religieusement » !

    • Très clairement dans la Démocratie-chrétienne. Maintenant il y a des nuances, Francisque Gay utilisait la formule « Démocrate d’inspiration chrétienne », ce qui implique une distance supplémentaire par rapport à la référence religieuse.
      Il y a de nombreuses demeures dans la maison de la Démocratie chrétienne.

      • Pour ma part, j’ai toujours estimé que Marc Sangnier était plus un socialiste chrétien qu’un démocrate-chrétien. Un auteur d’ouvrages sur la démocratie-chrétienne avec lequel j’ai eu l’occasion de discuter, partageait d’ailleurs ce point de vue.

        • En effet, ça se défend très bien. Il est généralement considéré comme DC, mais quand on voit la Jeune République, on peut dire que c’est davantage du socialisme chrétien. Personnellement je n’ai d’opinion claire sur le sujet. Je connais assez mal Sangnier.

  2. Ping : Revue de Presse : 2012, pensée sociale, Jeanne, formation, vie sexuelle,… « Lemessin

  3. Ping : 1848 : L’Ere nouvelle et la « première » Démocratie chrétienne | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

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