Etat : je t’aime.

Je ne vais pas vous le faire façon Julien Clerc ou Matthieu Chedid, mais aujourd’hui j’ai envie de faire une déclaration d’amour pour…l’Etat. 

Un brin provoc (j’aime taquiner mes amis libéraux, avec qui j’aime bien boire une bière en FASM 😉 ), mais argumenté. 

En fait, c’est surtout pour clarifier deux ou trois choses. Car c’est une question essentielle : l’Etat, ce mal-aimé, cet inconnu, est-il un acteur comme un autre ou est-il un acteur différent à la vocation bien spécifique ? 

Question importante qui fait écho à une autre question qu’a posée un ami libéral a mon ami Patrice de Plunkett lors d’une conférence. Dans les grandes lignes, il lui demandait si la solution à la crise était dans davantage d’Etat alors que l’Etat a, dans le passé, été capable des pires meurtres. 

Une question intéressante, le totalitarisme est en effet à l’origine des génocides et des massacres du XXème siècle. Totalitarismes qu’ils soient communistes, nazis ou autres (fascisme mais pas seulement). 

Patrice de Plunkett lui a répondu que l’Etat a en charge le bien commun et que le principal problème est que nous sommes dans une crise de l’Etat : la post-démocratie. Dans cette situation, l’Etat assume de plus en plus mal ses missions. Enfin, il a ajouté que des groupes privés peuvent aussi bien faire des horreurs…c’est ainsi depuis Caïn et Abel (mythe reprenant le conflit entre le cultivateur et le pasteur nomade). 

Plunkett a mis le doigt sur l’essentiel : le bien commun. L’Etat est en charge du bien commun, c’est sa vocation, il est là pour ça. Bien sur il n’en a pas le monopole, tout citoyen participe au bien commun, soit individuellement soit par le biais de structures comme des fondations ou des associations. Mais l’Etat est le garant ultime du bien commun. 

Il est aussi l’acteur le plus puissant (du moins en théorie). Or, si une telle institution ne sert plus le bien commun…les conséquences peuvent être tragiques. 

C’est là la tragédie du XXème siècle à laquelle mon ami libéral fait allusion avec justesse. Les différents Etats totalitaires ou autoritaires ont utilisé la force publique non pour servir le bien commun mais pour servir des idéologies criminelles. Idéologies qui justifient les pires crimes pour parvenir à leurs finalités…finalités qui sont des visions fausses du bien commun. Le nazisme par exemple considérait que l’Etat devait mettre en place un Empire immense ou régnerait la race Aryenne et où les autres peuples seraient inféodés et d’autres encore purement et simplement éliminés…Cet Etat dirigerait tous les aspects de l’Empire, tout serait en lui, et un homme, le führer, le dirigerait seul, sans contre pouvoir. Funeste vision du bien public et de la forme de l’Etat. 

Donc quand on parle d’Etat, il convient de préciser sa forme, et sa finalité : le bien commun, mais selon quelle définition ? 

La doctrine sociale de l’Eglise nous donne une belle définition du Bien commun. « Par bien commun, il faut entendre l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’a chacun de leurs membres d’atteindre leur perfection, d’une façon plus totale et plus aisée » (Gaudium et Spes 26§1 ; GS 74§1).  «  Le bien commun concerne la vie de tous » (CEC 1907). 

Pierre-Yves Gomez, dans son manuel du parcours Zachée, a conçu un tableau didactique très pertinent sur cette notion, il compare le bien commun avec d’autres attitudes : 

  Indifférence à la personne Bien à la personne
Indifférence à la société Cynisme Individualisme
Bien de la société L’intérêt général, totalitarisme Bien commun

Le Bien commun vise donc le bien de la société, du groupe mais aussi celui de la personne. Le totalitarisme fait fi de l’individu. L’exemple cité plus haut du nazisme est extrême, mais beaucoup d’autres régimes totalitaires ont existé. Tous ont noyé la personne dans une mécanique implacable. Même une bonne démocratie comme la notre peut tomber dans ce piège : c’est la notion d’intérêt général où le groupe prévaut sur l’individu…attention à ne pas basculer. 

Mais l’inverse existe aussi. L’individualisme est une réalité et la solidarité envers nos frères et sœurs est un devoir. La République a cette belle devise : Liberté, égalité, fraternité. La Fraternité n’est pas un vain mot. Venir en aide à nos frères les plus pauvres est un idéal commun à la République et à la doctrine sociale de l’Eglise. L’option préférentielle pour les pauvres est au cœur de la foi chrétienne. Mais ce n’est pas seulement une démarche personnelle comme l’illustre la parabole du Bon samaritain. C’est aussi une démarche collective, par le biais de l’Eglise mais aussi par le biais des communautés humaines, y compris la nation. Bien sur, cette démarche collective ne doit pas remplacer l’initiative personnelle. Nous sommes appelés à venir en aide au plus proche de nous (le prochain) qui rencontre une difficulté, une souffrance. Une société plus humaine est une société où nous nous aidons mutuellement, personnellement, avec chaleur, avec le sourire. 

Mais sans les moyens de l’Etat, notre aide restera très limitée. Sans sécurité sociale, le malade pauvre sera condamné à souffrir voire à mourir. 

Un Etat minimalitaire réduit aux compétences régaliennes sera sans doute libéral, il garantira certaines libertés (et encore, rien n’est sur), mais il sera incapable de parvenir au bien commun. Les fondations privées, les associations feront sans doute du bon travail, mais sans un Etat efficace elles risqueront de ne poser que de petits pansements ou de servir d’autres intérêts… 

L’autre point est la question de la forme de l’Etat. La doctrine sociale de l’Eglise n’est pas un manuel politique. Ce n’est pas une idéologie clé en main avec une constitution prête à servir. Mais elle donne quelques principes dont un qu’il faut mentionner : la subsidiarité. Ce principe veut que ce soit l’échelon le plus proche des personnes qui soit compétent dans la limite de ses capacités. Quand l’échelon de proximité n’est plus capable de servir ses missions alors c’est celui immédiatement supérieur qui prend le relais. Cela garanti une proximité des réalités du terrain, des personnes et donc un dialogue avec elle. La participation du public est essentielle. 

Cette subsidiarité prend différentes formes : décentralisation, Etat déconcentré, fédéralisme ou simplement régionalisme, il y a beaucoup de possibilités. 

Mais aussi la subsidiarité évite le « Tout Etat ». Des organismes de droit privé peuvent recevoir de l’Etat des missions de service public. C’est le cas des fondations, des associations, des ordres professionnels etc. Les corps intermédiaires non étatiques ont un important rôle à jouer et l’Etat doit les y encourager. Mais ces corps sont aussi contrôlés par l’Etat, afin d’éviter un détournement de leur vocation. L’Etat est donc l’échelon ultime de la société. 

Qu’en est-il de notre Etat ? 

De nombreux intellectuels parlent de post-démocratie. C’est en grande partie vraie tant les français sont déconnectés de la vie politique. Les gouvernements eux-mêmes sont de plus en plus impuissants, le vrai pouvoir est économique et non plus politique. 

Pourtant l’Etat est pléthorique, endetté jusqu’au coup, avec une administration colossale…Une obésité cohabitant avec l’impuissance. C’est paradoxal et pourtant vrai. 

Une réforme de l’Etat s’impose et depuis quelques années est mise en œuvre sous le nom de Révision générale des politiques publiques (RGPP). Mais une telle réforme est insuffisante si elle ne touche que l’Administration car c’est toute la vie politique et donc la République qui doit se refonder. 

Refonder la démocratie, sortir de la post-démocratie…Mais comment ? A nous autre de réfléchir…Mais elle ne se fera pas en liquidant l’Etat.

Publicités

27 réflexions au sujet de « Etat : je t’aime. »

  1. Quelques commentaires que ton billet inspire à l' »ami libéral ».. (qui, je le précise, n’est pas un adversaire acharné de l’état, mais conteste simplement qu’il soit présenté comme la solution à tout).

    1. Toi et Plunkett avez raison de distinguer bien individuel et bien commun si l’on considère que le bien individuel s’identifie au plaisir, c’est à dire s’il est indépendant du bien être de mon prochain. 
    Mais je crois que le bien individuel va plus loin que cela : qui peut être satisfait de son opulence quand son prochain vit dans la misère ? Une vision plus large – et plus chrétienne – du bien individuel entreprend (sans l’achever, certes) la réconciliation de ces deux notions.

    2. Tu ne précises pas quelles fonctions / quelle autorité, quelles prérogatives tu souhaites conférer à l’état.. 
    Pour accomplir sa mission au service du bien commun faut-il qu’il ait des compétences en matière d’éducation (et l’exclusivité enquête matière) ? d’économie (doit-il décider à la place des entreprises quel investissement est « juste » – et sur quel critère) ? de modèle de société ? de libertés (une notion un peu extrême de « bien commun » voudrait qu’on enferme tous les individus à risque), d’éthique ??.
    Pour moi l’état n’est pas un « être naturel » : c’est une construction humaine dont il importe de fixer les limites sous peine de le voir s’arroger des pouvoirs démentiels.

    3. Le bien commun contre le bien individuel.. ou le nécessaire équilibre entre liberté / égalité / fraternité :
    Si tu lis cinq minutes le blog d’Eolas tu verras que parfois (souvent) l’état n’est pas cet ami bienveillant que tu fantasmes. Mais qu’il sait être le « plus froid des monstres froids ». Qu’il ne fait pas un accueil honorable à l’étranger, qu’il sépare plus que de raison l’enfant de sa mère. Qu’il est souvent tenté de laisser des individus désemparés abréger les souffrances de leur prochain que de mettre en place des soins palliatifs dignes de ce nom..

    4. L’état au service des intérêts individuels : depuis quelques décennies on est passé d’une notion de droits de l’homme (certes restrictive par rapport à ce qu’il faudrait pour son bonheur, mais qui avaient le mérite de définir un standard cohérent) à la notion de « droits à ». Chacun attend de l’état qu’il assouvisse les – multiples – désirs qu’il croit nécessaires à son bonheur. J’apprécie à ce titre la constitution américaine qui dit que chacun a droit à « la recherche du bonheur ». Autrement dit : pas de droit opposable au bonheur, mais droit que certaines libertés essentielles soient respectées.

    5. Un risque : que l’état définisse le bonheur. Arbitrer entre bonheurs individuels ou les soumettre au diktat d’un bien commun mal défini, c’est courir le risque que les personnes humaines soient instrumentalisées au service d’une chimère : ce fut le malheur des grandes idéologies.. De nombreux cadres du parti communiste chinois étaient convaincus qu’ils servaient l’humanité en mettant leurs frères dans des camps de rééducation.. 
    Plus récemment il y a eu ce débat qui visait à définir à partir de quel niveau d’éducation il serait légitime de retirer aux parents la garde de leurs enfants « pour leur bien » : qui est légitime pour faire cet arbitrage ?

    Pour moi, seule la personne humaine et la famille (vues comme en relation avec le monde, pas comme des réalités isolées) sont des données naturelles.

    Ceci étant dit, tu comprendras que la lecture que certains pourront faire des termes du document publié par le Conseil Pontifical Justice et Paix (« institution supranationale »,  « compétence universelle ») puisse être violemment opposée à ce principe de subsidiarité que tu loues par ailleurs. (je ne dis pas que c’est l’intention des rédacteurs)

    6. Le risque de la déshumanisation de la charité administrée : la différence entre communisme et partage c’est la liberté du sujet qui partage. C’est cette liberté qui fait la beauté du geste.. C’est parce que cette liberté existe qu’on peut éduquer la conscience à cette beauté. 
    Petit je trouvais incongru que ma mère me donne de l’argent pour que je le donne à mon tour (quête, mendicité).. puis j’ai compris la dimension éducative de la démarche (beauté du don) et enfin le sous-jacent philosophique (rôle d’intendant, non de propriétaire, de la création).
    La bureaucratisation est l’ennemie de ce processus d’éveil individuel de la conscience : en séparant la solidarité de la charité, elle coupe l’arbre de ses racines. Plus personne ne réalise que lorsqu’il abuse d’un bien public, il dépouille son prochain (que l’administration a rendu « lointain »).

    7. L’idéalisme et le péché
    Le mythe de l’état parfait sous-entend qu’il sera en mesure de réguler l’égoïsme des hommes. Je crois que c’est une illusion. Que celui ci s’exerce d’autant plus librement qu’il s’agit de « profiter du système » et non de « dépouiller mon frère ».
    La seule parade à cela, c’est un état disposant à toute instant d’une information complète et parfaite sur chacun, bref.. un état totalitaire. 
    Je n’ai pas de solution facile à la médiocrité des hommes (je n’en ai déjà pas à la mienne propre!) mais je conteste ceux qui prétendent résoudre tous les problèmes à coup de bons sentiments, souvent plus néfastes que bénéfiques. Mais ma foi me donne l’espérance que cette médiocrité ne triomphera pas. Ce salut commun est toutefois reçu individuellement : l’état attend un homme providentiel ; moi, j’attends mon Sauveur.

    • Bon, je suis content je vois que mon billet t’a inspiré. Merci pour ton commentaire, il est très intéressant.

      Alors je te réponds point par point :
      1. Bien individuel et bien commun. La notion chrétienne de bien commun inclut la notion de bien individuel et même d’option préférentielle pour les pauvres. C’est dans l’article, et le petit tableau de Pierre-Yves Gomez (il ne fait que reprendre le compendium publié par Justice et Paix) l’illustre très bien. Le « bien commun » dont tu fais allusion est la notion d’intérêt général qui écrase l’individu.

      2- Je ne dis pas forcément le contraire. Encore une fois, le bien commun n’est pas l’intérêt général. Ma conception de l’Etat ne cherche pas à imposer des choix aux entreprises où à qui que ce soit. L’Etat n’est pas au service d’une idéologie comme l’Etat nazi ou communiste. Sur ses compétences, je pense qu’il ne faut le limiter aux compétences régaliennes, il doit aussi avoir des compétences dans le domaine social, économique, sans bien sur tomber dans une forme de dirigisme. Je pense au domaine social, c’est tout à fait normal que nous ayons une sécurité sociale. C’est la moindre des choses que l’Etat (via un organisme non-étatique mais contrôlé de loin par lui) prenne en charge les soins médicaux. Soigner une longue maladie coûte très cher, sans Sécu de nombreuses personnes mourraient sans soin. Le remplacer par des assurances privées est la porte ouverte à toutes les dérives, et ça je n’en veux pas !
      Regarde les compétences actuelles de l’Etat : dans l’ensemble elles me conviennent très bien. Dire par exemple que le droit du travail entrave les entreprises est faux, je le sais d’expérience. En revanche le code du travail évite une exploitation des salariés comme le fond beaucoup de boites dans le Tiers monde. A-t’on envie de bosser 80h par semaine pour une poignée d’euro ? Bien sur que non. Alors sauvegardons le droit du travail et l’administration qui en défend la mise en œuvre : l’Inspection du travail.
      Dans l’article je ne dis pas que l’Etat ne doit pas avoir de limites…Mais quelles sont ses limites ? Un Etat uniquement régalien ? Dans ce cas tu vas voir d’autres acteurs qui vont outrepasser leurs limites. Des multinationales, de grosses organisations (dans certains il y a des organisations criminelles plus grosses que les Etats : les mafias, les cartels…) qui ne s’intéressent pas au bien commun mais leur bien à elles…L’Etat est l’arbitre, il doit avoir la capacité de remettre ces organisations à leurs places. C’est toute la question de l’Etat de droit.

      3-Encore une fois je crois qu’il ne faut pas confondre bien commun et intérêt général. J’ai mis le distingo dans l’article. Sur les dérives de notre Etat je les connais. Mais t’inquiète pas, le secteur privé est bourré de choses comme ça. L’Etat est en effet un monstre froid, mais une multinationale qui pressure ses agents, qui délocalise dans un pays misérable pour faire bosser des gens pour une bouché de pain ce n’est pas terrible non plus.
      Sur l’euthanasie, c’est une idée qui est couramment défendu par le lobby de l’assurance privée. Et ceux qui veulent moins d’Etat militent pour la diminution du nombre de lits dans les hôpitaux…politique absurde dont j’ai vu les ravages dans ma propre famille (mauvais souvenirs…). Quand l’Etat se défausse, le résultat est regrettable.
      Je n’idolâtre pas l’Etat. La perfection n’est pas de ce monde et le sauveur est Dieu et seulement lui. Donc tous le reste est relatif. Mais l’Etat a une vocation : le bien commun (et non l’intérêt général comme je l’ai dit). A nous de défendre un Etat bienveillant au lieu de chercher à le restreindre.

      4- En effet, l’Etat n’est pas une sorte de tiroir caisse à disposition de chacun. C’est une vision fausse de l’Etat. Néanmoins l’Etat doit participer à la justice sociale. Relis Caritas in veritate, Benoît XVI parle des notions de justice et de charité. Payer les soins d’une maladie grave c’est un « droit à », c’est la base de la justice. Benoît XVI a d’ailleurs soutenu la gratuité des médicaments contre le SIDA. Mais pour cela il faut l’intervention des Etats, ne compte pas sur l’industrie pharmaceutique pour le faire…

      5- Je te rejoins à 100% sur ce risque. C’est tout le problème des idéologies. L’Etat (que j’aime tant 😉 ) doit être limité. Il n’a pas à « changer la vie » comme disaient nos socialistes en 1981. Mais il peut contribuer à nous la faciliter en nous protégeant des plus forts.
      Sur la subsidiarité et le texte de Justice et Paix je te rejoins aussi. Ce texte génial a fait peur par son audace et par la notion de « supranational ». Je pense aussi que ce n’est pas l’intention des rédacteurs. Je pense faire un papier sur Justice et Paix prochainement, on en débattra.
      Sur les données naturelles, personne et famille oui, mais pas seulement. Les familles ont tendance à se regrouper. Soit en clan, en tribus, soit en villes, villages, corps de métier etc…c’est l’origine des corps intermédiaires ! Leur liste n’est pas exhaustive, mais l’homme est un animal social. Donc naturellement il s’agrège. Mais il s’agrège librement et donc ces corps sont organisés. Au sommet se trouve l’Etat, ultime niveau d’organisation…

      6- Sur ce point, je te rejoins entièrement. Et tu le dit très bien. Frédéric Ozanam disait : que la charité fasse ce que la justice seule ne saurait faire ! Ton exemple l’illustre parfaitement. Mais nous avons aussi besoin de cette justice, raide et froide, mais utile. Les deux se complètent.

      7- Ce que tu décris est le totalitarisme et l’idéologie qui y mène. Justement, j’aime l’Etat en tant qu’échelon de la société en charge du bien commun (selon la définition de la DSE). Cette notion de bien commun, et les autres principes de la DES sont d’excellents garde-fous contre ce type de dérive. Dérives de l’Etat, mais aussi dérives de la démocratie : la dictature de la majorité.
      D’où la pertinence aujourd’hui de la Démocratie chrétienne : une famille de pensée (et non une idéologie) qui veut humaniser la démocratie, donner du sens à l’Etat, sans pour autant chercher à rendre eux les gens malgré eux. Nous avons déjà un sauveur, donc le reste, l’Etat, ses hommes, sont relatifs. On peut donc se remettre en question, se limiter, avancer ensemble le sectarisme des idéologies totalitaires.

      • 1. Sur ta distinction bien individuel / bien commun :
        Ton tableau définit le bien commun comme la combinaison du bien individuel et du bien de la société. Sauf que ça fait quelque chose de vachement creux, comme notion : de quelle société parle t-on ? comment mesures-tu son « bien » ? comment le définis-tu ? comme le bien de la majorité ? comme l’absence de mal pour les plus faibles ? Bref, il faut donner de la chair à tes notions.

        Ce n’est pas parce qu’une notion est une notion chrétienne qu’elle est non-critiquable et douée de force propre : surtout qu’il y a beaucoup de « notions » en christianisme qui sont plus des métaphores poétiques que des concepts philosophiques. Elles éclairent la contemplation, mais peuvent manquer d’intérêt pratique.

        On ne peut pas faire de philosophie politique juste en se targuant de mots. Il faut donner des exemples (comme le faisait brillamment ce prof : http://www.youtube.com/watch?v=kBdfcR-8hEY )

        2. Le libéralisme ne dit pas que le privé gère TOUT mieux que l’état.
        En l’occurrence, l’assurance santé publique a des avantages (pas de tentation de se débarrasser des assurés les plus coûteux + attachement sur la durée qui incite l’état à faire de la prévention, moins coûteuse à long terme – cf. A Delaigue « Nos Phobies Economiques »).
        De même, le libéralisme ne consiste pas à laisser des acteurs abuser de leur pouvoir de marché ou d’une position dominante ou encore d’une collusion (cas que tu explores sur le marché assez particulier qu’est celui du travail). Au contraire, l’institution la plus libérale de l’aveu des antilbéraux, la commission européenne, est aussi celle qui inflige les sanctions les plus violentes pour punir ces comportements.
        A l’inverse, faut-il que l’état soutienne sur fonds public des activités qui sont manifestement non-rentables (ex. Heuliez). Quand bien même on déciderait de soutenir le véhicule électrique en tant qu’activité, pourquoi cette entreprise en particulier ? Quelle incitation cette entreprise a t-elle à s’améliorer ? C’est à dire, en termes simples, à produire plus de valeur pour le public qu’elle n’en consomme ?
        De même, je récuse le bien-fondé d’un état qui soit juste une plateforme qui permet à un peu de prendre une position dominante sur le peuple voisin (en s’arrogeant des ressources énergétiques, etc.)

        3. J’ai vu plus de gens animés de fascinations morbides que de représentants d’assurances privées dans les lobbies pro-euthanasie. Et c’est bien l’Etat, un jour, qui risque de rendre inopérant un interdit fondamental de notre société : le meurtre.
        Tu affirmes beaucoup et prouves peu : « l’Etat a une vocation ». Ah bon ? Excuse-moi mais dans l’histoire d’Israël, par ex., la création de l’état par l’établissement des rois n’est pas tout à fait conforme au plan de Dieu, qui a l’air d’avoir beaucoup plus confiance en la liberté individuelle que vous..

        4. Le soin des maladies graves n’est pas un « droit à », au sens où je l’utilise (une revendication individuelle qui prend l’état en otage pour sa satisfaction) mais bien un droit de l’homme (que nous reconnaissons spontanément – quand bien même il s’oppose à notre cupidité – à nos frères).
        L’Eglise et Bill Gates, pour prendre deux personnes privées parmi les plus réputées, ont fait plus que beaucoup d’états contre les maladies dans le monde.
        Dans Caritas in Veritate (24), BXVI invite plus les citoyens à s’occuper de l’Etat que l’Etat des citoyens. En (38), il précise que la solidarité ne peut être déléguée à l’Etat. Qu’il faut promouvoir la création de structures privées à but non lucratif. BXVI ne critique pas tant le marché que le binôme exclusif Etat/marché, qui laisse peu de place à la société civile. En (60), il donne une idée politique que je trouve parmi les plus géniales : la subsidiarité fiscale, c’est-à-dire la possibilité pour les citoyens de flécher une partie de leurs impôts, c’est-à-dire la reconnaissance que, si je ne suis pas propriétaire de mes biens, je reste leur intendant.

        5. Ta justification de l’état comme créature « per se » par agrégation ne tient pas une seconde. Faut-il des états-nations ? des états-régions ? des états-tribus ? un état-mondial ? quel est le bon niveau ? Non l’état n’existe que par les prérogatives qu’on veut bien lui confier, il n’a pas de prérogatives naturelles (hormis celles qui, si elles sont absentes, rendent le concept-même d’Etat creux car instable)

        6. & 7. : on est plutôt d’accord (sauf que tu n’as toujours pas défini le bien commun suffisamment correctement pour qu’on puisse discuter sur des fondations correctes).

        • J’ai déja répondu à la plupart de tes remarques. Permet moi de sourire par rapport à la comparaison de l’émergence de l’Etat par rapport à la royauté en Israel qui était contraire au plan de Dieu : Dieu serait-il libéral ? Wouah ! LOLLLLLLL Je pense qu’il ne faut pas tout mélanger. Ce passage de l’Ancien Testament parle davantage de la notion de royauté, ce qui dans l’orient antique était une divination du prince. Dieu est le seul Roi. C’est donc un sujet bien distinct, évitons les anachronismes…Même si celui-ci à le mérite de m’avoir fait passer un bon moment (un peu d’humour ça fait du bien : merci).

          Ensuite sur le caractère « poétique » de l’enseignement de l’Eglise…Le compendium de la doctrine sociale de l’Eglise n’est pas le Cantique des cantiques. Les encycliques non plus… Au contraire c’est l’enseignement le plus concret qui soit. Le notion de bien commun est le bien de tous et de chacun, c’est pourtant simple ! Intérêt du groupe et de l’individu à commencer par le plus faible. Cela donne une limite au groupe: l’individu ne peut pas être écrasé, broyé par la machine. Le plus faible doit être protégé. C’est pourtant simple !

          Tu dis que B16 invite davantage les personnes à servir l’Etat que l’inverse. Je n’ai jamais dit le contraire.

          Sur la vocation de l’Etat. Ben oui il a une vocation, comme toute chose. Et lui c’est le bien commun, les philosophes grecs le disaient déja.

          Sur l’initiative privé pour le bien commun : la aussi je n’ai jamais dit le contraire, je fais d’ailleurs allusion aux fondations et associations (je suis très proche d’une). Mais l’Etat a sa place, un rôle à jouer.

          Sur la forme de l’Etat, j’en parle aussi : relis mon texte !

        • Tiens pour info : un discours de B16 aux ambassadeurs près du St Siège. Il lance un appel aux Etats, parle de volontés politique, sensibilise les gouvernants sur l’écologie et discute même le système économique. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Bonne lecture !

          En juin 2011, après les 356 catastrophes du premier semestre (inondations, séismes, Fukushima, éruptions et tornades), le pape recevant des ambassadeurs leur fait un cours de haute écologie :
          « …L’homme, à qui Dieu a confié la bonne gestion de la nature, ne peut pas être dominé par la technique et devenir son sujet. Une telle prise de conscience doit amener les Etats à réfléchir ensemble sur l’avenir à court terme de la planète, face à leurs responsabilités à l’égard de notre vie et des technologies. L’écologie humaine est une nécessité impérative. Adopter en tout une manière de vivre respectueuse de l’environnement et soutenir la recherche et l’exploitation d’énergies propres qui sauvegardent le patrimoine de la création et soient sans danger pour l’homme, doivent être des priorités politiques et économiques.
          Dans ce sens, il s’avère nécessaire de revoir totalement notre approche de la nature. Elle n’est pas uniquement un espace exploitable ou ludique. Elle est le lieu natif de l’homme, sa « maison » en quelque sorte. Elle nous est essentielle.
          Le changement de mentalité dans ce domaine, voire les contraintes que cela entraine, doit permettre d’arriver rapidement à un art de vivre ensemble qui respecte l’alliance entre l’homme et la nature, sans laquelle la famille humaine risque de disparaître.
          […] Il convient aussi de s’interroger sur la juste place de la technique. […]. Miser tout sur elle ou croire qu’elle est l’agent exclusif du progrès, ou du bonheur, entraîne une chosification de l’homme qui aboutit à l’aveuglement et au malheur quand celui-ci lui attribue et lui délègue des pouvoirs qu’elle n’a pas. […] La technique qui domine l’homme, le prive de son humanité. L’orgueil qu’elle engendre a fait naître dans nos sociétés un économisme intraitable et un certain hédonisme qui déterminent subjectivement et égoïstement les comportements. […] Il est donc urgent d’arriver à conjuguer la technique avec une forte dimension éthique, car la capacité qu’a l’homme de transformer, et, en un sens, de créer le monde par son travail s’accomplit toujours à partir du premier don originel des choses fait par Dieu. […] Conscients du risque que court l’humanité face à une technique vue comme une « réponse » plus efficiente que le volontarisme politique ou le patient effort d’éducation pour civiliser les mœurs, les gouvernants doivent promouvoir un humanisme respectueux de la dimension spirituelle et religieuse de l’homme…. »

      • 1. Sur Dieu et le roi, ma formulation est certainement naïve. Reste le fond : l’Etat n’a pas à se prendre pour Dieu et il a plus que tendance à le faire.

        2. Donc suivant ta définition de bien commun, ton critère pratique de décision est le suivant : toute mesure qui améliore le sort de certains sans dégrader celui des autres (en particulier du pauvre) est bonne. J’ai juste ? (en tout cas ça commence à être pratique)

        3. Je n’ai pas affirmé que BXVI dit qu’il faut servir l’état plutôt que l’inverse. Il dit qu’il faut plus se soucier de l’état.
        Je crois que son passé l’a pas mal vacciné contre le service de l’état.

        A la lecture, j’ai l’impression qu’on est d’accord sur beaucoup de choses.. mais que tu l’enrobes dans un vernis qui te donne (faussement) la certitude d’être dans le juste. C’est aussi ce genre de normativité qui m’agace dans le discours des antilibéraux.

        • Il n’y a pas que l’Etat qui parfois se prends pour Dieu. Les grandes entreprises aussi, et beaucoup de personnes… « Vous serez comme des Dieux », depuis le début nous entendons cela et trop souvent nous succoombons à la tentation d’Adam.

          Sur le bien commun ce que tu dis en est proche. Un équilibre entre intéret du groupe (intéret de la nation dans le cas de la France) et de la personne humaine à commencer par la plus faible.
          Cela est une notion qui évite de tomber dans le totalitarisme, mais aussi dans l’individualisme.

          Nous sommes sans doute d’accord sur l’essentiel. Sur les certitudes…Mon texte n’est pas sectaire puisqu’il invite à la réflexion…Je ne donne aucune réalité toute faite sur la forme de l’Etat. Il existe autant de forme qu’il existe d’Etat, d’où d’ailleurs ma critique de Cavanaugh qui voit des Etats nations partout…C’est faux, l’Etat nation est un modéle assez peu répandu. La forme d’un Etat n’est pas que la conséquence d’une volonté politique, c’est aussi le produit d’une histoire et d’une culture…

          Enfin sur les certitudes je pourrai dire la même choses des libéraux 😉

      • Il faut juste arrêter avec un discours qui dit que libéralisme équivaut à « l’état de nature version corporate ».

        L’hypothèse méthodologique du marché parfait par exemple nécessite une multitude d’acteurs de petite taille (dans ce cas, aucun ne peut même être tenté par la tentation de l’hégémonie.. tandis que l’état, vu sa dimension, porte naturellement cette tentation)

  2. Ping : Pourquoi l’Etat nation n’est pas le gardien du bien commun « Thomas More

  3. Ping : Revue de Presse : “indignons-nous”, le pape en prison, Jésus et Noël « Lemessin

  4. Le problème, c’est que l’Etat est déjà mort : ce qui nous dirige aujourd’hui, c’est le fric. Il suffit de voir à quel point l’Etat s’inquiète de la sacro-sainte croissance, alors que ce n’est pas une notion politique mais économique.

    En fait, nous sommes dans un totalitarisme de la consommation : l’homme est fondu dans la masse , pour le bien du système (cf. mon dernier article, http://fikmonskov.wordpress.com/2011/12/22/apres-le-viol-le-cambriolage-avec-effraction/). Et ça, le libéraux, qu’ils le veuillent ou non, en sont complices, largement.

    Ce n’est donc qu’en replaçant l’Etat au centre, et en lui redonnant son pouvoir et son autorité, qu’ion en sortira. Et ça, ça ne se fera pas sans une révolution, qui risque bien d’être violente, parce que nous avons chacun à commencer par révolutionner contre nous-même, ce qui est toujours le plus dur à faire.

  5. A lire rapidement, il me semble que vous confondez complètement la charge du bien commun de sa mise en oeuvre.
    Concrètement, et par exemple, j’ai vécu de l’intérieur la privatisation du secteur télécom en Afrique. Cette privatisation, très souvent bien menée pour rester général, a bénéficié à tous, grâce à des Etats clairs (enfin, le FMI+Banque Mondiale), des régulateurs souvent compétents et rigoureux, et des opérateurs intelligents. A l’opposé d’une mise en oeuvre 100% étatique déficiente.
    La créativité des services, l’optimisation des prix ne peut pas être du domaine de l’Etat, hors exception. Mais le contrôle de la concurrence, la capacité à refuser, à imposer des choix et des règles, voilà le réel rôle de l’Etat.
    Et là, depuis 30 ans, il a complètement failli.
    Connivence entre politiques et affairistes, incompétence coupable des régulateurs, lobbystes intrusifs, le tout est beaucoup plus affaire de morale INDIVIDUELLE que de structure de péché (voir leur définition dans le CEC). Et les 30 ans dont je parle sont moins l’arrivée de la gauche au pouvoir que celle de la génération « 68 », dont la morale me paraît fluctuante et irresponsable (droite et gauche confondues).
    C’est bien cela qui me gêne dans le style « Indignés », au-delà d’un constat partagé : la mise en oeuvre d’une solution systémique, là où, au-delà de quelques points de détail, c’est bien l’incapacité non de l’ETAT mais des HOMMES DE L’ETAT à imposer ce bien commun.

    • Je rappelle la définition des « structures de péché », chère à Plunkett : Catéchisme de l’Eglise Catholique no 1869 : « Les structures de péché sont l’expression et l’effet des péchés personnels. »
      Lutter pour un renouveau de l’Etat, oui en ciblant son rôle (cf + haut). Mais traiter le mal à sa racine, i.e. par la moralisation individuelle surtout, et celle des hommes de l’Etat !

      • Je ne dis pas le contraire quand je dis que l’Etat doit faire l’objet d’une réforme. Mais chercher à ratatiner l’Etat en le limitant à ses fonctions régaliennes n’est pas une bonne idée. Quand l’Etat se retire d’autres prennent le relais… Vous parlez de l’Afrique, je peux vous parler d’un pays du tiers monde où l’Etat est faiblissime, anéanti (et aussi corrompu). En l’absence de puissance publique, cela a été la porte ouverte à toutes sortes de groupes armés qui ont fait de ce pays un bordel sans nom. Et cela malgré beaucoup de bonnes volontés présentes dans ce pays. Ce pays est la République d’Haïti et actuellement, tout le travail du gouvernement est de restaurer l’Etat.

        Un Etat efficace avec de bons contre pouvoir, une justice, un cadre juridique juste est déja un bon point de départ pour la mise en oeuvre du bien commun.

        Sur les hommes politiques, bien sur leur moralisation est indispensable mais il n’y a pas de contradiction avec la question des institutions.

        • Je suis assez fédéraliste de conviction. Nous avons de belles régions, ce serait dommage de ne pas s’en rapprocher. Le modèle Suisse est sur pas mal de points un exemple vivant de subsidiarité.

          Mais en effet ce n’est pas notre modèle culturel…du moins pour le moment. Les choses bougent, de Gaulle avait un projet de régionnalisation (retoqué en 69), la décentralisation de 1981 a été une étape importante. Le mouvement continu. Je pense que cela peut-être une idée à défendre. JC Fromentin a un projet intéressant sur l’organisation des territoires…Même je ne suis pas de sa famille de pensée.

  6. Ping : Epatant Monseigneur Léonard | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s