Frédéric Ozanam et la Révolution de 1848

Lamartine25fevrier1848Frédéric Ozanam a été un acteur de la révolution de 1848. Certes, il n’a pas joué un rôle politique de premier plan. Mais son influence sur les catholiques de son temps n’a pas été négligeable. L’Eglise a donc béatifié un « révolutionnaire » ! Ce qui tord le cou au cliché d’une Eglise conservatrice qui craint les changements et les révolutions… Regardons de plus près ce qui c’est passé.

Pendant les journées du 22 au 25 février 1848, le peuple s’est soulevé contre le Roi des Français, Louis-Philippe pour instaurer la IIème République. Il avait construit sa monarchie autour d’idées libérales mais pas sur des idées sociales car une classe industrielle très riche s’est développée sur le travail d’une classe ouvrière nombreuse et pauvre. Le peuple s’est levé. Différentes factions animaient la révolution : des libéraux, des socialistes qui drainaient différentes parties de la population. Tous avaient pour but l’installation de la République, mais les conceptions du nouveau régime différaient ainsi que leurs motivations. Les libéraux souhaitaient de vraies libertés politiques et regardaient beaucoup vers le modèle américain, les socialistes, moins nombreux, aspiraient à plus de justice sociale et à une société sans classe.

Frédéric Ozanam a accueilli cette révolution favorablement entre autre raison, parce qu’il l’a vu venir. Il a été témoin des changements de société de son époque. Il a vu la société se transformer et il a vu la misère qui régnait dans les faubourgs en visitant les pauvres qu’il aidait avec la Société de Saint Vincent de Paul.

Comme nous l’avons vu précédemment, il a cheminé du royalisme légitimiste à la démocratie chrétienne. Le 24 février 1848, lorsque le régime s’effondrait, il avait, quelques jours auparavant, défendu la démocratie devant un auditoire et un lectorat catholique médusé de cette forte prise de position. Même s’il a vu venir ce changement, il ne s’attendait pas à un dénouement aussi rapide, et cela l’a poussé à prendre très rapidement une décision importante : fonder un nouveau journal catholique, partisan de la démocratie, des libertés politiques, des lois sociales et adoptant un ton modéré et dénué de toute violence. Ozanam l’a fondé ce 24 février, jour de la chute de Louis-Philippe. Il a pris cette décision avec l’abbé Maret et, ensemble, ils sont allés chercher le père Lacordaire, chez lui à Saint Joseph des Carmes au début de la rue de Vaugirard, pour qu’ils aient le soutien d’une des grandes figures catholique de l’époque. Lacordaire avait rétabli l’ordre dominicain en France et il était un des plus populaires prédicateurs du pays. Lacordaire a accepté, et dans son bureau de la rue de Vaugirard ils ont fondé « l’Ere Nouvelle », le premier journal démocrate-chrétien de l’histoire. La démocratie chrétienne était née.

L’Ere Nouvelle a été créée afin de diffuser ces nouvelles idées. La presse catholique de l’époque était peu sur cette ligne : le Correspondant était un journal catholique libéral, acquis aux idées de liberté politique, mais défavorable à la démocratie ; l’Univers était un autres grand journal catholique mais il devenait de plus en plus intransigeant : hostile aussi bien aux libertés politiques qu’a la démocratie et il avait un fort goût pour la violence pendant les controverses. Sa principale plume était le polémiste Louis Veuillot qu’Ozanam n’appréciait guère et il disait de lui qu’il « faisait du mal à l’Eglise ». En 1843, dans « les devoirs littéraires du chrétien » Ozanam visait, sans le citer, l’Univers, en appelant à une attitude charitable dans la controverse. C’est cette ligne de conduite qui sera la marque de l’Ere nouvelle… Ce qui n’empêchera pas l’Univers de lui tirer dessus à boulets rouges : le journal intransigeant surnommait l’Ere Nouvelle « l’erreur nouvelle ».

Les rédacteurs de l’Ere Nouvelle ont tout de suite accueillis favorablement la République. La IIème République n’était en effet pas anticléricale ni très violente. Les journées de février ont fait assez peu de morts, et les religieux étaient tous respectés des révolutionnaires. Le régime de Louis-Philippe avait des tendances anticléricales et était très proches des grands bourgeois, alors que l’Eglise avait fait un important travail auprès des pauvres. La Société de Saint Vincent de Paul avait accomplis une part importante de ces œuvres : la moitié des pauvres de Paris était visitée par les vincentiens. Et la Société de Saint Vincent de Paul était loin d’être la seule organisation caritative chrétienne…

Frédéric Ozanam s’est engagé concrètement en politique. Avec l’équipe de l’Ere Nouvelle, il est entré dans la bataille des élections pour l’assemblée constituante du 23 avril 1848. Ozanam s’est présenté dans sa ville d’origine : Lyon. La campagne électorale coïncide avec le lancement du journal : le numéro un du journal a été diffusé en même temps, et diffusé sous le même pli, que la profession de foi électorale de Frédéric. L’Ere Nouvelle était donc engagée en elle-même dans la campagne.

La profession de foi du candidat Ozanam résume parfaitement ses convictions politiques. En voici un extrait :

« La révolution de février n’est pas pour moi un malheur public auquel il faut se résigner ; c’est un progrès qu’il faut soutenir. J’y reconnais l’avènement temporel de l’Evangile exprimé par ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité. 

Je veux donc la souveraineté du peuple. Et comme le peuple est composé de l’universalité des hommes libres, je veux avant toutes choses la sanction des droits naturels de l’homme et de la famille. Il faut placer dans la Constitution, au-dessus de l’incertitude des majorités parlementaires, la liberté des personnes, la liberté de la parole, de l’enseignement, des associations et des cultes. Il ne faut pas que le pouvoir, livré à la mobilité des partis, puisse jamais suspendre la liberté individuelle, s’ingérer dans les questions de conscience ou bâillonner la presse… Je hâterai de tous mes efforts les mesures de justice et de prévoyance qui adouciront les souffrances du peuple. Ce n’est pas trop, à mon avis, de tous ces moyens pour résoudre cette formidable question du travail, la plus pressante question du temps présent et la plus digne aussi d’occuper les gens de cœur. » 

Ozanam a perdu cette élection. Il s’est engagé trop tardivement dans la campagne. En revanche le Père Lacordaire et d’autres rédacteurs et amis de l’Ere Nouvelle ont été élus. Ils ont constitué le « parti de la confiance » au sein de l’Assemblée, signifiant leur confiance dans la nouvelle République.

Hélas, la IIème République a mal tourné. En juin 1848, les ouvriers se sont révoltés suite à la fermeture des Ateliers nationaux (des emplois payés par l’Etat). Cette révolte a été sanglante et la répression très sévère. Ozanam a tenté d’y mettre fin par un geste de paix : demander à l’archevêque de Paris, Mgr Affre, d’intervenir directement, sur une barricade, pour appeler les émeutiers à cesser le combat. L’archevêque a accepté et Frédéric l’a conduit vers les ouvriers… Malheureusement, cette tentative a été une tragédie : une balle perdue a touché Mgr Affre, qui est mort deux jours plus tard, des suites de ses blessures. Ses derniers mots furent « Que mon sang soit le dernier versé ». Paroles prophétiques car les émeutes cessèrent aussitôt. Notre-Dame de Paris a conservé le souvenir de cet évènement par une statue au dessus du tombeau de Mgr Affre, le représentant étendu au pied d’une barricade, ses derniers mots  gravés dans la pierre. Le remord hanta Ozanam le restant de sa vie, même s’il avait conscience que Mgr Affre avait accepté ce sacrifice en prenant un tel risque.

L’Ere Nouvelle continua son activité jusqu’en avril 1849, où elle fut rachetée. Frédéric Ozanam y a écrit de très nombreux articles où il prenait position sur des sujets d’actualité comme la loi autorisant le divorce (il était contre), le développement des nouvelles idéologies, et bien sûr le problème de la misère. Il a laissé des très belles pages comme par exemple « Du divorce », « Les origines du socialisme », « L’assistance qui honore », « De l’aumône » ou encore la « Lettre aux gens de biens » où il interpelle les « gens de biens » de la misère qui régnait dans les faubourgs. Ces textes étaient des éditos très forts et très argumentés : ses séries d’articles sur le divorce ou les origines du socialisme sont des textes regorgeant d’arguments historiques, philosophiques et juridiques, le tout dans un très beau style romantique très agréable à lire et très accessible.

La Révolution de 1848 fut un échec. En 1849, les Français élirent Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Le neveu de Napoléon 1er, porté par la légende napoléonienne, fut désigné à une très large majorité. Celui-ci imita son oncle : le 2 décembre 1851 il fit un coup d’état qui lui donna les pleins pouvoirs, le changea en « Prince-Président » et lui permis de rétablir l’Empire napoléonien. Ainsi, un an plus tard, il se proclama Empereur Napoléon III. Frédéric Ozanam n’a jamais eu confiance en Louis-Napoléon Bonaparte. Aux élections de 1849, il préféra voter pour le général Cavaignac qu’il considérait comme un républicain sincère, et il désapprouva le coup d’état et le régime dictatorial de Napoléon III.

Mais l’action d’Ozanam a-t-elle été un échec ? Sa démocratie chrétienne a-t-elle été une illusion perdue ? Non, car il a permis à une nouvelle idée politique d’émerger. Depuis 1848, la démocratie chrétienne s’est répandue, des milliers d’Hommes s’en sont inspirés et elle a connu de grands succès, en Allemagne, en Italie et dans beaucoup d’autres pays.

Un siècle plus tard, en 1948, Don Luigi Sturzo, l’un des fondateurs de la Démocratie chrétienne italienne a dit : « Ozanam fut des premiers à faire allusion à une démocratie chrétienne, soit comme orientation économique et sociale pour les classes ouvrières, soit comme structure politique de la société. Ce fut lui qui commença à pressentir son développement historique et son caractère social. On peut l’appeler le premier leader de la démocratie chrétienne. »

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4 réflexions sur “Frédéric Ozanam et la Révolution de 1848

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  2. Merci de travailler ainsi à faire connaitre qui était Frédéric Ozanam et les choix qui en ont fait un précurseur de beaucoup de choses.
    Petits détails que je signale cependant.
    1) Vous écrivez à propos de la mort de Mgr Affre: "
    Le remord hanta Ozanam le restant de sa vie, même s’il avait conscience que Mgr Affre avait accepté ce sacrifice en prenant un tel risque."
    Si on se reporte aux Notes biographiques de sa femme Amélie (éditées dans le livre des Actes du Colloque de décembre 1998 à Lyon, p. 323), voici ce qu’elle écrit:
    "Frédéric eut un chagrin extrême de la mort de Mgr Affre. Il en fut cruellement troublé pendant longtemps. Au commencement de sa maladie je lui proposais de faire avec moi une neuvaine à Mgr Affre mais il eut une émotion si vive, que je n’osais plus lui en parler. Dans les derniers temps de sa vie il n’avait plus du tout cette pénible impression. Il raconta même cette belle mort à quelques personnes mais sans dire la part qu’il y avait prise et souvent à la fin de ses prières il invoquait Mgr Affre."
    Le mot remords ne me semble pas juste et peut être ambigu : Ozanam a surtout regretté de n’avoir pas suivi Mgr Affre jusque sur la barricade à la demande même de l’évêque qui voulait y aller seul, "non pas qu’il crut à un danger, mais il regrettait de ne pas avoir vu une chose qu’il trouvait admirable" précise Amélie.
    2) l’initiative de la fondation de l’Ere nouvelle est un sujet non définitivement éclairci. Elle se fait entre le 22 et le 28 février, et il s’agit d’une décision collective où on trouve aux côtés d’Ozanam, Lacordaire, Maret, de Coux et d’autres et la réunion finale a lieu le 28 au Cercle catholique rue de Grenelle-Saint Germain. Le premier titre pré vu était "Le Fraternel".
    Je souligne cela parce qu’il me semble significatif que là aussi, comme en 1833 pour la fondation de la Société de Saint-Vincent de Paul, Frédéric Ozanam fait "équipe". Son charisme fait qu’il se détache toujours comme "leader" mais il tient toujours non seulement par modestie mais aussi par conviction à faire œuvre collective.
    Il reste qu’être démocrate en 1848 pour un chrétien n’était pas le fait de beaucoup (ne pas oublier cependant la cas un peu particulier de Buchez et son choix idéologique du socialisme) et qu’il faudra du temps pour que ce choix politique gagne les chrétiens, en particulier les catholiques français.

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